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La science qui déchire

Altéo, à chacun son expertise scientifique
le 9/12/2016

L’expertise scientifique, arbitre des conflits environnementaux liés aux industries, est-elle toujours indépendante et fiable ? Le dossier des « boues rouges » d’Altéo, où chacun brandit sa vérité, est un bel exemple.

Janvier 2015, le Ravi traîne son stylo dans le quartier résidentiel qui jouxte la décharge de Mange Garri, là où l’usine Alteo de Gardanne stocke des milliers de tonnes de déchets de bauxite, le déchet solide des fameuses boues rouges. Certains riverains s’inquiètent pour leur santé (Cf le Ravi n°125), persuadés de la culpabilité de l’industriel. Alors qu’il assure que ses déchets ne sont pas dangereux, des études financées par des opposants, démontrent la présence très anormalement élevée de composés chimiques toxiques et une radioactivité suspecte. D’autres riverains comme cette mère de famille, ont l’air perdus : « Il y a trop d’information, on ne sait plus qui croire. »

En France, un système de contrôle concerne les installations classées ICPE (1), l’auto-surveillance. Usines ou décharges sont soumises à des réglementations préfectorales et engagent elles-mêmes des bureaux d’études techniques qui produisent relevés et expertises scientifiques qu’ils remettent à l’industriel. Charge à lui de communiquer ces données aux services de l’Etat, la DREAL (2) en l’occurrence. L’Etat surveille et peut, à tout moment, réaliser ses propres études et prononcer des sanctions en cas de non-respect des règles.

Hystérisation du débat

Un système qui repose sur la confiance de tous. Mais, premier écueil, le travail des scientifiques payé par de l’argent privé n’est-il pas questionnable ? Pour Yves Noack, directeur de recherche au CNRS « les financeurs attendent des résultats… qu’ils peuvent passer sous silence s’ils ne leur conviennent pas, omettre certaines parties… ». Ce scientifique est également directeur de l’Observatoire hommes-milieu du bassin minier de Provence (OHM BMP). Il organise un séminaire public annuel présentant une série d’études consacrées, cette année, au site de stockage du Mange Garri. La sienne s’intéresse à la présence de particules fines sur la zone. « Alteo devait produire des études mais elles étaient largement insuffisantes, affirme-t-il. L’idée du séminaire est de dépasser ces débats, faire avancer les choses et présenter des faits réellement incontestables. »

Une étude, sur les possibilités de valorisation du déchet produit par l’industriel - la bauxaline - concernant la dépollution des sols a retenu notre attention. Elle est en partie financée par… Alteo. Associée à ce travail, Isabelle Laffont-Schwob, docteur en écologie et maître de conférences à l’université Aix-Marseille, confie un léger malaise : « Je ne critique pas la démarche de mes confrères mais, par exemple, pour l’utilisation de bauxaline sur des sols protégés, cela va à l’encontre de ma vision de l’écologie. » Selon cette chercheuse qui se définit comme « une fervente défenseuse du service public », « la recherche et le développement dans le privé répondent à une finalité. Il faut que ce soit rentable  ». L’indépendance n’existe pas selon Yves Noack : « le pollueur doit payer, non le contribuable. A partir de là, il faut un cadre qui garantisse le maximum d’indépendance. »

« Nous cherchons des solutions. Nous avons recours à des scientifiques pour comprendre des phénomènes que nous ne maîtrisons pas et en tirer des conclusions pragmatiques, clame Eric Duchenne, ingénieur et directeur des opérations d’Alteo. Ils ne sont pas là pour nous servir de caution. » Tout est question d’interprétation souligne-t-il : « On peut aussi s’interroger sur l’orientation des études produites par les ONG... Un scientifique dit ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas. Le reste, c’est une opinion et cela mène parfois à une forme d’obscurantisme. »

L’Etat trop en retrait

Deuxième écueil, les moyens de la DREAL, que beaucoup considèrent comme faibles. « Pour un département aussi industrialisé que les Bouches-du-Rhône, on voit clairement les limites », consent Isabelle Laffont-Schwob. « L’Etat n’exerce également pas assez de pression, juge Yves Noack. Dans le cas d’Alteo, il n’a rien fait pendant 20 ans. » Face à l’urgence et à la médiatisation du dossier, le préfet a multiplié les inspections – « nous sommes l’usine la plus contrôlée », dixit Eric Duchenne -, commandé des études « indépendantes » et a ordonné la constitution d’un comité scientifique dont il a choisi les membres.

L’importance de la mobilisation citoyenne est aussi de taille. « Les riverains, même s’ils ont parfois des intérêts personnels, ont un rôle primordial pour attirer l’attention sur des problématiques collectives », explique un ingénieur d’un bureau d’études régional qui travaille sur les décharges (3). « Nous avons conscience du manque de communication qui nous a fait défaut par le passé, confie Eric Duchenne. C’est pourquoi nous avons mis en place un comité de suivi avec les riverains de Mange Garri. » Reste que la rupture est clairement consommée. Et c’est un professionnel, Henri Augier, ancien directeur d’un laboratoire spécialisé dans la pollution marine, également président de l’association Union calanques littoral, qui le dit : «  Alteo respecte les seuils concernant les quantités de polluants rejetés en mer, très bien. Mais vu le débit du rejet, on arrive à des tonnages et c’est inacceptable. » Science ou inconscience ?

Clément Chassot

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1. Installations classées pour la protection de l’environnement 2. Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, qui n’a pas souhaité répondre au Ravi. 3. Lié à un devoir de réserve, il préfère rester anonyme.

@-Leravi - http://www.leravi.org