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La diagonale du flou

Enquête sur "l’extrême centre" dans les Bouches-du-Rhône
le 19/12/2016

Ni gauche, ni droite, au milieu ! Dur, dur, de jouer les équilibristes. Dans les Bouches-du-Rhône, peut-être plus qu’ailleurs, le centre apparaît comme le ventre mou de la politique, une force d’appoint. Enquête sur « l’extrême centre ».

Si, à l’extrême droite, certains sont adeptes de la théorie du «  grand remplacement », à « l’extrême centre », c’est plutôt les petits arrangements : «  Vous voulez parler de la bouillabaisse marseillaise, grogne un centriste du "13 ". Tant que Gaudin sera aux manettes, rien ne changera !  »

Pourtant, interrogé d’abord sur son soutien à la primaire à Sarkozy puis sur sa succession (1), le sénateur-maire LR dira que, comme «  la France », «  Marseille se gouverne au centre ». Et celui dont le modèle reste Defferre, d’ajouter, malicieux : «  Dans ma majorité, j’ai même des radicaux de gauche ! » Qu’importe si, tant avec lui qu’avec l’ex-président du CG 13 Jean-Noël Guérini, ça semble tirailler du côté de l’ex-PRG Lisette Narducci (2).

De quoi ravir la centriste marseillaise Arlette Fructus qui, dans son bureau et sur son smartphone, relit avec passion l’interview de celui qu’elle seconde à la ville comme à la métropole. Et tant pis s’il roule pour Sarkozy : «  Il est légitimiste. Moi aussi » Responsable locale de l’Union des démocrates et des indépendants (UDI), elle a dit sa préférence pour Juppé. Mais son second, l’aixois Bruno Genzana, lui, soutient Bruno Lemaire. Il est au Nouveau centre (NR), elle au Parti radical (PR) : «  Ce qui compte, c’est que ce ne soit pas Sarkozy » On dirait du... Bayrou !

Au centre des points « G »

Si dans les états-majors parisiens, ça s’agite, Fructus, elle, ne s’attend pas au moindre «  retour de bâton ». Car, dans les Bouches-du-Rhône, peut-être un peu plus qu’ailleurs, le centre a tout d’une nébuleuse, ventre mou aux contours flous servant avant tout de force d’appoint. Pire, d’après un document anonyme dont le Ravi a été destinataire et qui cible autant Fructus que Genzana, le centre, dans le coin, ferait office, en substance, de trait d’union entre les deux points « G » de la politique, Gaudin et Guérini. «  C’est un peu notre rapport Richard », nous dit-on, en référence au document qui décortique en 2014 le fonctionnement du PS 13.

En le découvrant, Arlette Fructus, la fille de René Olmeta (ancien vice-président PS au CG 13 et candidat malheureux face à Gaudin) s’étrangle, dénonçant «  mensonges, approximations, contre-vérités ». Et de promettre de parler le soir même au «  bureau politique » d’un brûlot qui date de l’époque du recours en justice de Rama Yade contre l’élection en 2014 à la tête du PR de Laurent Hénard.

Une procédure où elle dénonçait, notamment en Paca, des «  adhésions collectives avec la même carte bleue des votes collectifs depuis le même ordinateur ». En vain : le tribunal, la condamnant au passage à une amende de 50 000 euros, déclarera sa demande irrecevable, une décision dont elle a fait appel. A la simple évocation de l’ex-égérie des années Sarkozy, Fructus se raidit : «  On l’a accueillie alors qu’elle venait de se faire jeter de l’UMP. On lui a donné des responsabilités. Mais elle a voulu aller trop vite. Ce parti a son rythme, son histoire. Et ses règles. Quand on conteste un résultat, on le fait d’abord en interne. »

Réplique de Rama Yade, la patronne de « la France qui ose » : «  Ils n’ont ni militants, ni de projet, encore moins de personnalités. Ce ne sont même pas eux qui gagnent les élections. Mais eux qui peuvent faire basculer une majorité. Ils ne sont formés qu’à une chose : rentrer dans des exécutifs. Alors la cabine téléphonique, ça leur va très bien. Ils peuvent rester entre eux. » Ce que Fructus, à son corps défendant, en énumérant les élus aux différents échelons, confirme : «  On est modeste. On le revendique. Mais on renforce notre ancrage. Et notre influence »

Entre autonomie et alliance

Soupir de l’avocat centriste marseillais Julien Ayoun : «  Même le fondateur de l’UDI, Jean-Louis Borloo, est parti ! » Pourtant membre du pôle « justice » du PR et du bureau politique de l’UDI, il avoue avoir pris quelque distance après avoir tenté de mener avec d’autres, «  un combat pour plus de transparence ». Si sa motion «  réincarner le rêve républicain » (proposant de limiter le cumul des mandats) fut adoptée à l’unanimité au congrès du PR à Aix en 2015, il n’a toujours pas digéré de voir avaliser sans ciller par le centre, l’alliance entre «  la majorité municipale et Guérini »  : «  Quand on a voulu, à une poignée, dénoncer le soutien par Gaudin d’une candidature de Narducci à Euroméditerranée, on s’est retrouvé avec, face à nous, une vingtaine d’abstentions. Un vote très centriste. » Il faudra attendre l’entre-deux-tours des départementales pour que le patron de l’UDI « tranche » en appelant, en cas de duel entre guérinistes et FN, au « vote blanc ». Au lendemain du 1er tour, sur France 3, pressée par le frontiste marseillais Stéphane Ravier de se positionner, Fructus, elle, avouera sa préférence pour les candidats issus du parti guériniste « la Force du 13 » où l’on retrouve son père...

Pour l’avocat : «  Dans l’UDI, le souci, c’est le "i" d’indépendant. Il n’y a même pas de groupe UDI à la ville, à la métropole ! » Fructus, droite dans ses bottes : «  Ça ne nous empêche ni d’avoir des moyens ni des élus. L’indépendance, ce n’est pas l’autonomie et l’alliance, pas la soumission. Sur mes dossiers, j’arrive à faire entendre ma sensibilité » Emblématique de cette entente cordiale : Childéric Muller, suffisamment amateur de cartes pour avoir un temps cumulé celles de l’UDI et du Modem avant d’officier... au cabinet de Gaudin.

Mais les relations entre le centre et la droite sont parfois tendues. Comme à Aix entre la mairesse LR Maryse Joissains et son ex-adjoint, Bruno Genzana, avant qu’il ne se retourne contre elle. Ce qui n’empêche pas ce dernier de côtoyer à l’UDI une certaine... Sophie Joissains ! Toutefois, celui qui est conseiller départemental et régional se verrait bien député dans la 10ème circonscription. Là où les Républicains ont investi Richard Maillé.

Grimace d’un militant du « 13 » : «  Quand on ne nous refuse pas sur les listes, les circonscriptions qu’on nous laisse sont loin d’être aisément gagnables ». Fructus, elle, assure que cela ne lui a jamais fait peur. Analyse de Christophe Madrolle, ancien des Verts et du Modem désormais au Front Démocrate : «  Les circonscriptions des leaders centristes sont parmi les plus à droite. Si la droite présente un candidat, le centriste est éliminé...  »

Et celui qui a joué les roues de secours pour le PS aux régionales de poursuivre : «  En France, le centre a tenté l’autonomie. Mais, à chaque élection, se pose la question des accords dans un paysage extrêmement mouvant. En effet, une partie de la gauche glisse vers le centre : sans Macron, Bayrou serait le roi du pétrole ! Quant à la droite, elle a préempté depuis longtemps le centre. Mais oubliez le prisme marseillais. Parce qu’ici, on fait tout - des affaires, du compagnonnage... - sauf de la politique. » D’où cette diagonale du flou savamment entretenue au centre de l’échiquier politique. Et comme dirait l’autre : «  Quand c’est flou, c’est qu’y a un loup !  »

Sébastien Boistel

1. France Inter (04/10), La Provence (23/10).

2. Dans La Marseillaise (06/10), Narducci se plaint de ne pas être entendue par Gaudin sur les écoles dans son secteur. Et Marsactu (30/09) rapporte qu’elle s’est opposée à une subvention pour un proche de Guérini.

Enquête publiée dans le Ravi n°145, daté novembre 2016

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Le centre, c’est au milieu, non ?

Dans le Berry, pas moins de 3 communes se disputent le titre - envié - de centre de la France. En politique, sans même avoir à remonter jusqu’à la Révolution et l’opposition entre la « Plaine » et les Montagnards, c’est au moins aussi compliqué. « Le centre, en soi, c’est un paradigme. Ce sont des valeurs, un humanisme, un rejet des extrêmes. Mais c’est comme pour l’écologie, note malicieux, l’ancien des Verts et du Modem aujourd’hui à l’Union des démocrates et des écologistes Christophe Madrolle. C’est compliqué ici d’admettre qu’on puisse ne pas se définir principalement par rapport à un clivage gauche/droite. »

Un centriste du coin (plutôt à droite et au nord) opine du chef : « Prenez le parti radical et le PRG, ce sont les deux faces d’une même pièce. C’est presque "bonnet blanc et blanc bonnet". Mais, à la base, il y a la lutte pour deux lois. Celle de 1901 sur les associations. Et celle de 1905 sur la laïcité. » C’est vrai que, chez les « modérés », il y a aussi les « radicaux » !

Et si, au centre-gauche, avec des figures comme l’ancien locataire de Bercy, Emmanuel Macron, certains s’évertuent encore à brouiller les pistes, de fait, c’est à droite que c’est le bronx. Depuis l’éclatement de l’UDF, le centre se divise entre, d’un côté le Modem de François Bayrou et de l’autre, l’UDI (union des démocrates et indépendants), créée par Jean-Louis Borloo et qui fédère le Parti Radical, le Nouveau Centre, l’Alliance centriste, la Force européenne démocrate mais aussi la « Gauche moderne » tout en ayant exclu, pour les propos de son leader sur les gens du voyage, le « Centre national des indépendants et paysans ». Sacré concours d’équilibriste que de trouver le « juste milieu », là-dedans. Comme nous le dira un élu aixois : « Vous voulez y voir clair au centre ? Bon courage... »

Sébastien Boistel

@-Leravi - http://www.leravi.org