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Moi, Patrick Bosso, gentil cliché

Portrait "poids lourds" du marseillais de service...
le 24/05/2017

Des bidonvilles phocéens aux projecteurs des cafés théâtres, en passant par d’innombrables plateaux de télévision, Patrick Bosso traîne son accent en surjouant le Marseillais. Avec une sincérité désarmante.

#M Rire. Oh putain ! Ils ne se sont pas foulés pour baptiser leur festival censé faire de Marseille - après Montreux, Montréal et Marrakech - la nouvelle capitale mondiale de l’humour. Et qui s’y collera pour jouer cet été le Monsieur Loyal lors de la soirée d’ouverture au théâtre Sylvain ? C’est bibi en duo avec Titoff ! Ne vous attendez pas à du Shakespeare : le clou de la programmation, ce sont les Chevaliers du Fiel avec un best of de leurs 200 derniers sketchs. Té vé, avec eux je vais presque passer pour Louis Jouvet…

Zoù, j’assume ! Mon fonds de commerce, c’est l’image stéréotypée du Marseillais de base. «  Déjà que je suis moi-même un cliché ! Quand je passe à la télé on me fait jouer à la pétanque ou on me fait endosser le maillot du PSG malgré moi.  » (1) Mais oui, mille fois oui : je suis né à Marseille et pas dans ses beaux quartiers. J’ai vécu mes trois premières années au Panier - rien de bien pagnolesque, un véritable bidonville dans les années 60. Ensuite ma famille a décroché le gros lot : un appartement HLM aux Lauriers, une cité des quartiers Nord.

Mon père, il grattait les coques au chantier naval. «  Il n’avait pas les mots, il a quitté l’école très tôt. Il travaillait tout le temps, il rentrait et s’endormait dans l’assiette à 21 heures.  » (2) Les people parisiens que je côtoie maintenant, ils aiment mes origines prolétaires, ça me rend plus authentique. Je me souviens encore de la tête de Mazarine, la fille de, ouvrant des yeux de gobi devant mon parcours d’autodidacte. «  La littérature c’est l’expérience des autres. Moi j’ai fait ma propre expérience d’abord. J’ai appris tout ce qui n’est pas écrit. Et cela a été long. Je me suis toujours dit que pour ce qui est écrit, c’est sur une étagère : j’y arriverai donc bien avec un escabeau.  » (3)

Minot, j’ai même joué au centre de formation de l’OM. «  Mais comme à l’école, je n’avais pas la mentalité de me battre, d’être le premier.  » (3) C’est là bas que j’ai connu Eric Cantona. C’est lui qui a produit mon premier spectacle. «  Je souhaite à tous les gens d’avoir un ami comme lui.  » (4) Fraternité marseillaise de fils de petits ritals ! Après avoir abandonné un BEP plomberie, j’ai glandouillé et fait tous les boulots : coursier, livreur, plongeur, puis, à Paris, vendeur de programmes dans les concerts de variété, rabatteur de clients vers les bars à hôtesses à Pigalle. Mais un jour, j’ai poussé la porte d’un cours de théâtre, «  comme dans une banque, par effraction !  » (3)

Parce que bien sûr, cliché oblige, le cousin de mon père c’était Tany Zampa, le célèbre parrain marseillais. J’ai quelques souvenirs. « J’ai vu ce mec qui rentre et qui dit que le ciel il est gris alors qu’il est bleu et tout le monde qui dit qu’il est gris ! Ça marque quand tu es gamin ! » (5) J’ai gardé le sens de la famille. Avec Cantona, en 2009, j’ai apporté au tribunal un « témoignage de moralité » à Pierre Crescioni, un autre cousin, dans le cadre du procès dit des « navettes du Frioul ». Il s’est pris seulement un an ferme. Petit joueur comparé à Tany ! « Quand j’avais 7-8 ans, Zampa me dit : "Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Tu ne veux pas rentrer dans la police ?" Et tout le monde a ri…  » (5) Mais maintenant, pour tout le monde, je suis à jamais le gendarme de Bienvenue chez les Ch’tis qui compatit lorsque Kad Merad annonce sa mutation dans le Nord-Pas-de-Calais…

Kad Merad, un autre prolo qui a réussi, un vrai collègue comme Cantona. J’ai signé le scénario de Marseille, son film où il m’a donné, à ses côtés, le rôle principal. On ne se quitte plus. C’est un gentil lui aussi. Ah oui, parce que faut que je vous dise : «  Je suis gentil. Maintenant je l’assume. La gentillesse est une arme mais il ne faut pas trop le dire.  » (3) Toujours pareil  : la critique a salué une avalanche de bonnes intentions, de clichés, et une forte inclinaison à la mièvrerie. Je m’en fous. On a fait 600 000 entrées, c’est pas si pire. Et puis «  quand on s’appelle "Marseille", c’est forcément clivant  » (6).

Allez, «  pas de stress  » ! (7) Bon sang, ce slogan… Depuis six ans, je sers de tête de gondole pour « Point S », les centres auto. Dans leurs pubs, je joue maintenant Docteur Bosso, un psy sympathique, forcément, qui soigne un « facturophobe », un « pneumopathe », une « psychopanne ». «  Pendant leur réunion à Point S où ils m’ont choisi, ils ont sûrement cherché à trouver qui pouvait le mieux ressembler à un amortisseur ou à un pneu !  » (8) Leur directeur marketing dit que j’incarne les valeurs de la marque : «  proximité, chaleur et honnêteté  » (09). Quand je vous dis que je suis gentil !

Bon, d’accord, ce n’était pas vraiment ce à quoi j’avais rêvé. Mais j’ai quand même eu de la chance : le prof de théâtre à mes débuts, c’est le grand Niels Arestrup. Il m’a pris sous son aile. «  Une de ses premières phrases, à la manière d’un maître zen, a été : "surtout, ne perd jamais ton accent".  » (3) J’ai suivi le conseil à la lettre. Et avec l’accent de Marseille, avec des parrains comme Jean-Michel Ribes, j’ai toujours raconté des histoires de Marseille. «  Tout est dans cette putain de ville qu’on aime tellement qu’on arrive à la détester, tout est dans Marseille, des rires, des pleurs, de la pauvreté, des fainéants, de la violence, de la mer turquoise, des cités, des clichés, des braves gens, des hommes et femmes politiques, des dizaines et des dizaines de nationalités mélangées, des calanques, des travailleurs, des villages, le monde quoi ! Tout est là !  » (10)

Alors, de sketchs en spectacles, je fais le mariolle en racontant avec sincérité ma ville, mon enfance, ma famille… Et ça fait mon bonheur et celui de mes fans. Tiens, vous savez ce qu’elle disait Mémé du bonheur ? «  Moi, toute ma vie, je me suis levé de "bonheur", je me suis couchée "de bonheur" et au milieu… je me suis débrouillée !  » (11) Quelle bestiasse ! Bon, parfois, entre deux cafés théâtres, je m’offre une récréation. Je suis en ce moment à l’affiche avec Niels Arestrup et Kad Merad - amis un jour, amis toujours - dans Acting, une pièce écrite et mise en scène par Xavier Durringer. J’y interprète un tueur insomniaque. C’est un Marseillais bien entendu. Mais pourtant, pour la première fois, j’ai complètement perdu mon accent. C’est que mon personnage, ce fada, il est muet !

R. le R.

1. LyonPeople.com, le 2 juillet 2001.

2. Pure People, le 16 mars 2016.

3. Le Café, le 25 mai 2010.

4.  TF1, Sacrée soirée, 1992.

5. France 2, le 12 mars 2014.

6. La Provence, le 8 avril 2016.

7. « Pas de stress, y a point S  », campagnes publicitaires 2011-2017.

8. Europe 1, le 14 mars 2016.

9. Franchise, le 23 février 2016.

10. L’Union, le 3 avril 2014.

11. Du bonheur, spectacle créé en janvier 2006.

@-Leravi - http://www.leravi.org