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Moi Cyrulnik, anti-héros de la résilience

Portrait "poids lourds" du psychiatre & éthologue varois le plus célèbre
le 30/06/2017

Traumatisme, folie, inégalités, acculturation, extrémisme, terrorisme... L’époque est chaotique et dangereuse. Mais rien ne désespère Boris Cyrulnik, l’homme qui recolle toujours les morceaux…

Toi Jane ? Moi Tarzan ? Dans le parc animalier de Sanary-sur-Mer désert en ce dimanche d’élection, d’une voix grave et douce, Boris Cyrulnik, murmure des paroles devant la cage où l’observe une femelle gibbon à mains blanches. Tu sais, enfant, mon premier héros a été le seigneur de la jungle. «  Moi, petit, rachitique, faible, seul, sans famille, je vivais une période difficile mais ce n’était pas grave : j’allais devenir comme Tarzan, sauverai des animaux, aurai un slip en peau de bête, et je rencontrerai Jane. J’ai tout réalisé sauf le slip en peau de bête.  » (1) Ma Jane, Florence, s’est lancée dans la politique en 2001 pas loin d’ici, à la Seyne-sur-Mer. Elle est conseillère municipale au «  patrimoine, aux archives et aux musées  ». La Seyne c’est un peu une réserve comme ton zoo, la dernière grande ville de gauche dans le Var. Mais le FN y a quand même caracolé en tête avec près de 30 % dès le premier tour. Il est même monté à 46 % au second !

Avec Florence, on s’est rencontrés pendant nos études de médecine puis on ne s’est jamais lâchés. Un demi-siècle de mariage, c’est pas rien ! Chez nous à la Seyne-sur-Mer, «  je suis peut-être le plus médiatisé, mais lorsque l’on se promène, c’est elle que l’on arrête pour poser des questions  » (2). La gibbon fait une pirouette et se gratte la tête. Ah oui, ma belle. Tu n’as ni télévision, ni radio, ni journaux. Tu es donc la dernière à ne m’avoir jamais entendu raconter comment de la tragédie de mon enfance j’ai su puiser la force pour vivre, étudier et penser. Je me présente : Boris Cyrulnik, psychiatre, psychanalyste, éthologue, professeur d’université, essayiste, conférencier. Grâce à moi, les gens connaissent la « résilience », cette capacité de l’humanité à résister aux événements extrêmement traumatiques, voire à s’en nourrir pour rebondir.

Mon père, un Russo-Ukrainien, et ma mère, d’origine polonaise, immigrés juifs installés en France dans les années 30, ont été arrêtés par la gestapo pendant l’occupation. Ils sont morts à Ravensbrück et à Auschwitz-Birkenau. J’ai moi-même échappé à une rafle à Bordeaux. « A six ans et demi, j’avais clairement perçu que les hommes étaient fous, et que leur folie était dangereuse.  » (3) Orphelin, après des années d’errance à l’assistance publique, j’ai été accueilli par une tante maternelle. Attention ! «  La phrase de Nietzsche "ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort" est fausse : on garde toujours les traces de sa blessure (…) Simplement, il y a des gens qui deviennent très forts, parce qu’ils se rendent souvent spécialistes du trauma qui les a fracassés.  » (4) J’ai attendu la soixantaine pour dévoiler mon histoire. Ah oui, je ne te l’ai pas dit : je vais bientôt souffler mes 80 bougies ! Mais cela ne freine pas le rythme de mes publications. Depuis deux décennies, je sors un essai chaque année, à chaque fois un gros succès en librairie.

«  J’ai débuté ma vie en subissant un langage-totalitaire, et jamais je n’aurais pu penser que j’arriverais au dernier chapitre de mon existence en en voyant réapparaître un autre.  » (5) Avec d’autres intellectuels, artistes, acteurs de la société civile, j’ai signé une tribune «  pour refuser les discours de la peur et du déclin  » (06) en appelant à voter Macron afin de battre le Front national. Entre lui et Le Pen, il n’y a pas photo : «  il ne prétend pas être un héros (…) il ne veut tuer personne et ne veut pas se sacrifier  » (07). Car méfie-toi des héros ma belle  ! Et ne fait pas comme les Américains qui ont choisi un gorille comme président. «  Cette élection, comme l’accession au pouvoir d’Hitler, de Pétain, d’Erdogan ou de Morsi démontre l’existence d’une défaillance culturelle (…). Aux États-Unis, seuls les plus riches peuvent faire des études, les autres sont exclus, humiliés par cette différence (…). Trump est le sauveur de ces gens, les largués de la culture : un héros maléfique (…). La démocratie sans culture fait élire des dictateurs.  » (08)

La femelle gibbon frappe des mains en poussant de petits cris. Merci, merci ! Tu as de l’esprit. Plus qu’un grand nombre d’électeurs. A mes semblables je demande : «  Dites-moi ce que vous pensez des animaux, et je vous dirai qui vous êtes.  » (09) La plupart pensent encore qu’il y a deux catégories, la Brute et le Civilisé. «  La Brute c’est l’animal et l’enfant sauvage. Le Civilisé, c’est l’homme bien élevé qui va à l’école, à l’Eglise et connaît les bonnes manières.  » (09) Pourtant seuls les mots des hommes possèdent un implicite délirant. «  Les animaux ne peuvent pas entreprendre d’éliminer tous les chats noirs parce qu’ils croient qu’ils ont la gueule brûlée aux feux de l’enfer quand ils ont rendu visite à Satan !  » (10) «  L’évolution se fait toujours par catastrophe (…). Et aujourd’hui notre société connaît une nouvelle période de chaos !  » (3)

Tu es bien à l’abri dans ta cage dans cette région prête à se donner aux hérauts du frontisme sauce marine ! «  Actuellement, en France, on constate des défaillances à tous les niveaux du développement neurologique, affectif, verbal et culturel (…). On évalue même à 1 % le nombre de parents battus par leurs enfants. C’est beaucoup !  » (11) Mais au Proche-Orient, c’est pas bien mieux, avec «  ses 14 millions d’enfants traumatisés, orphelins, mutilés, abandonnés, non éduqués ou survivant dans des familles misérables. Quand on est en détresse, on est vulnérable. Quand on coule, on s’accroche à tout ce qui flotte. C’est dans le chaos que poussent les héros.  » (12) Extrême droite, «  épidémies de croyance  » (13), terrorisme. Allez, ne t’affole quand même pas, ma Gibonne ! Les sociétés, comme les individus, sont RESILIENTES. Notre force ? La culture ! «  L’arme des dictatures, c’est le conformisme, bien plus que l’armée et la police. C’est pour cela que le théâtre, la littérature et les artistes insolents sont nécessaires.  » (1) Pas besoin d’un sauveur. Ni de slip en peau de bête !

R. le R.

Portrait "poids lourds" publié dans le Ravi n°151, daté mai 2017.

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1. Sept voix sur le bonheur, éditions Equateurs, 2017.
2. La Croix, le 29 juillet 2015.
3. Le Monde, le 17 septembre 2008.
4. Zibeline, le 05 avril 2017.
5. Le Monde, le 12 décembre 2016.
6. Le Monde, le 5 mai 2017.
7. BFM TV, le 28 avril 2016.
8. Le Huffington Post, le 16 novembre 2016.
9. Manifeste pour les animaux, éditions Autrement, 2014.
10. L’incroyable pouvoir des animaux, éditions Philippe Duval, 2017.
11. Le Figaro, le 22 août 2011.
12. L’Obs, le 13 avril 2016.
13. Le Temps, le 19 juillet 2016.

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