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LREM : ma petite entreprise...

Retour sur les premiers en Paca de la start up politique de "En Marche"
le 12/07/2017

Entre recyclage et renouveau, start-up et multinationale, avec ses candidats et ses méthodes venus de l’entreprise, En Marche ! ne semble pas connaître la crise…

Il est des contrastes saisissants. Prenez le meeting marseillais d’Emmanuel Macron, le 1er avril. Un show à l’américaine avec bande-son assourdissante, plan de table tiré au cordeau (les mamans des quartiers devant, les élus derrière, les journalistes dans un coin)... Maintenant, focus sur les soirées électorales à Marseille, à la Boate. Grogne d’un militant : «  Pour le meeting de Christophe Castaner, après le 1er tour, on loue le Dock des Sud et là, pour la victoire, on se retrouve ici ?  »

En effet, En Marche ! n’a pas de local : «  On se réunit chez moi ou dans des cafés  », avoue une organisatrice. Bricolage à tous les étages : un journaliste avec un badge «  Staff  », la guérino-gaudino-macroniste du 2-3, Lisette Narducci, en vedette américaine, le wifi qui saute quand Mélenchon parle. Et, de portable en portable, la «  liste de travail  » des investitures dans le « 13 » où l’on peut lire, entre autres, les noms de Christophe Masse, Georges Cristiani...

EM !, ça ressemble autant à une multinationale tentaculaire et ultra-centralisée qu’à une start-up foutraque. Mais c’est la « petite entreprise » autour de laquelle tout le monde tourne. Des anciens guérinistes à ceux qui furent leurs adversaires, des centristes à foison, des jeunes qui n’en veulent, des chefs d’entreprise au CV aussi long que leur expérience politique est courte. Mais, comme nous le dit un élu : «  Qu’importe ! Pour accompagner nos candidats, on a des kits aussi bien faits que ceux du FN... Pardon, EELV !  »

Le soir du 2e tour, la socialiste marseillaise Annie Lévy-Mozziconacci est, elle aussi, à la Boate : «  Je ne comprendrais pas ne pas avoir l’investiture. Mon suppléant est le représentant local d’EM !  » Perdu ! Contrairement à sa collègue varoise Cécile Muschiotti, elle ne fera pas partie de la 1ère salve d’investitures. Enfin, la 2ème version, EM ! s’y étant pris à deux fois pour publier la liste des heureux élus.

Elle l’a encore mauvaise : «  Il y a eu 10 minutes de flottement parce qu’au moment de l’annonce, une radio a donné mon nom. Je recevais des messages de félicitation quand j’ai appris que je n’étais pas retenue.  » Elle dont l’interlocuteur était «  Christophe Castaner  » (le député-maire de Forcalquier, porte-parole de Macron et désormais du gouvernement) est d’autant plus surprise que «  la candidate retenue est inconnue des militants  ». Se disant la principale rivale de Dominique Tian, le député sortant LR, elle partira donc avec l’étiquette «  PS  » et un suppléant... EM !.

« Macron-compatibilité »

Explication de Sofiane Zemmouchi, figure locale d’EM ! : «  En Marche ! veut que la moitié des candidats, tout en respectant les équilibres politiques, incarne le changement, le renouveau. Sauf qu’ici, vu le poids des systèmes, c’est 90 % qu’il faudrait !  » Reste qu’il a déjà lui-même pas mal bourlingué : patron en 2012 d’une association pour faire voter dans les quartiers, il a été responsable « jeunes » pour le socialiste Patrick Mennucci en 2014 puis candidat indépendant...

En attendant, tandis que Pierre Orsatelli est passé de «  Renouveau PS 13 » au «  Comité en Marche Renouveau 13  », EM ! aura mis longtemps avant de présenter quelqu’un face au socialiste Christophe Masse. Et ne présentera personne face à François-Michel Lambert à Gardanne (Cf ci-contre) ou à Nice face à Marine Bernier, une proche de Christian Estrosi ayant donné tous les gages de « macron-compatibilité »....

Certes, il y a quelques « bons clients » comme Jean Viard, dans le Vaucluse qui, lui, a le «  sentiment de faire l’histoire. Macron a compris qu’il y avait 2 obstacles à contourner : la haute administration et les partis. Ce qu’il fait. En investissant certes quelques sortants et des gens qui, comme moi, connaissent un peu la politique. Mais aussi des personnes qui viennent de l’entreprise. Et des novices à qui on va coller l’étiquette et voir si ils profitent du souffle  ». Et d’assumer le côté «  casting  » tout en assurant qu’il n’y a pas formatage : «  Il y a des outils mais pas d’éléments de langage. Chacun va faire la campagne à sa façon  », clame le sociologue en ayant l’impression d’être autant en «  1789  » qu’en «  45  » et en «  58  ».

Boite noire

Cela n’empêche pas le centriste aixois Frédéric Poitou - quoique ravi du succès de Macron et de voir «  s’engager des gens qui n’auraient jamais osé  » - d’avoir quelques inquiétudes. Non parce que le processus de sélection a des allures de «  boite noire : candidat, je n’ai rencontré personne et visiblement, les choix se sont faits sur dossier, sur la base de profils et de statistiques  ». Mais parce que s’il y a bien renouveau, sa «  crainte, c’est que les candidats retenus risquent de se faire défoncer. Ils vont apprendre très vite ce qu’est la politique !  »

Childéric Muller, du Modem 13, se veut rassurant : «  Comme on a pu l’être lorsque ont été dévoilées les investitures, les militants sur le terrain sont un peu déboussolés. Notamment face à des candidatures qui peuvent apparaître hors-sol. Mais EM !, c’est un pari. Celui du renouveau. Sans oublier que les candidats sont encadrés et formés. Il y a du matériel, un rétro-planning... Et puis, à leur côté, l’autre moitié des candidats sont des élus, des personnes d’expérience. Parce qu’on ne peut pas faire tourner une entreprise qu’avec des stagiaires !  »

Macron confirme sa réputation de candidat des « patrons », une bonne partie des candidats, notamment dans le « 13 », venant de l’entreprise. A commencer par la macroniste en chef du « 13 », Corinne Versini, patronne d’une start-up. Qui, classique pour un patron, se serait, nous glisse-t-on, «  rapidement attiré l’inimitié de pas mal de monde  ». Au point de voir certains rappeler qu’elle est aixoise et donc «  parachutée  » comme Mélenchon dans la circonscription de Mennucci, le député maire PS sortant.

«  Quand j’ai su que Mélenchon débarquait à Marseille, j’ai fait savoir que j’étais prête à l’affronter. La moindre des choses quand on est responsable  », clame-t-elle. En bonne chef d’entreprise, elle est sourde aux lamentations des recalés et muette sur les sujets qui fâchent. Mais pointue sur le marché : «  Les gens veulent du renouveau, on leur en donne. Ici, on parle de risques. Les anglo-saxons, eux, de chances.  » Pragmatique sur les process : «  La sélection s’est faite par Paris, sur CV.  » Carrée sur les RH : «  Oui, il y a des novices. Mais on les forme.  » Et droite dans ses bottes quant aux méthodes : «  On a des outils pour faire campagne, une plateforme pour créer nos affiches, nos tracts. EM ! est né il y a à peine un an. Heureusement qu’il y a un peu d’efficacité...  »

Il y a même une «  hot-line  » ! Versini refusera de nous dévoiler ces outils. Sa collègue, elle, tentera de nous montrer la plateforme. Avant de se rendre compte qu’elle avait... perdu ses codes ! Ce qui fait dire au sociologue Cesare Mattina qu’«  on a affaire à une espèce de franchise, une sorte de marque. Tout en fournissant des kits de campagne qui cadrent tout, localement on vous dit : "Faites ce que vous voulez, faites-la vivre". Alors, certes, ça court-circuite les partis traditionnels, il y a du renouveau - pas d’un point de vue social, toutefois - mais surtout, on se retrouve avec, calé par le haut, un produit prêt à l’emploi.  »

Sébastien Boistel

Enquête publiée dans le Ravi n°152, daté juin 2017

@-Leravi - http://www.leravi.org