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On a testé pour vous : Se faire évangéliser au Festival OFF d’Avignon !

le 27/07/2017

En plein festival "OFF" d’Avignon, un groupe de jeunes chrétiens a tenté de nous ramener dans le droit chemin... Laïcité ? Si Dieu le veut !

Samedi 15 juillet, 19h00, le festival « OFF » bat son plein, musiciens, danseurs et autres saltimbanques se succèdent pour des démonstrations de leur art sur la rue de La République, artère centrale d’Avignon. L’ambiance est bon enfant, le spectacle est gratuit et accessible aux familles qui n’iront pas forcément voir des spectacles payants du festival.

Nous sommes un groupe de danseuses (1) de Booty Therapy, littéralement « thérapie par les fesses », mélange de coupé-décalé et de danses afro qui consiste à bouger du bassin pour assumer sa féminité. Peu importe son corps, le but étant de se le réapproprier. Le message va donc bien au-delà d’un simple déhanché et du regard amoral que certains peuvent poser dessus.

Nous sommes sept « bootykilleuses » (comme on s’appelle entre nous) ce soir-là, venues de Paris et de Marseille, vêtues de shorts et de débardeurs, dont Maïmouna Rouge Coulibaly, conceptrice et chorégraphe de la Booty Therapy. Nous achevons notre passage dans la joie et la bonne humeur. Le public applaudit, des femmes viennent nous féliciter et nous encourager. Les regards sont bienveillants, ni insultes, ni gestes déplacés.

Dieu fait son festival

Prise par notre démonstration, nous n’avons pas vu s’installer à côté de nous un groupe de jeunes musiciens qui propose aussi gratuitement des massages de mains, des coupes de cheveux ou de réaliser votre portrait dessiné. Trois filles nous abordent et nous interrogent : « Mais c’est quoi la différence entre la danse classique et votre danse ? » (2). Elles ont assisté au show, la question nous paraît alors saugrenue mais soit, Maïmouna prend le temps d’expliquer.

D’une question qui semblait naïve, elles en viennent au jugement : « Mais vous avez tellement plus de valeur que ça ! » Rapidement, une quatrième jeune fille s’immisce dans la conversation et précise : « On veut dire que vous avez une valeur tellement plus grande que par votre corps ! » C’est toujours agréable d’entendre des gamines de 15, 17 ans vous dire ce que vous valez... Maïmouna voit rouge et nous aussi : « On se lâche, on s’amuse, on n’est pas là pour allumer les hommes. D’ailleurs si tu nous as regardé danser tu as pu le constater. Ce n’est pas parce qu’on s’assume telle que l’on est que l’on n’a pas de valeurs. [...] T’inquiète pas on a d’autres talents que l’on utilise ailleurs. Parmi nous, il y une prof de latin, une journaliste, certaines d’entre nous sont mamans [...] Et puis c’est de la danse ! », insiste Maïmouna.

Pour elles, on « dessert l’image de la femme ». Nous ? Qui chacune à notre niveau, dans nos métiers et nos vies personnelles n’avons de cesse de défendre les droits des femmes et qui à travers la danse réaffirmons haut et fort justement celui de disposer de nos corps. En doudoune on aurait peut-être trouvé grâce à leurs yeux mais là, visiblement nos shorts rouges et noirs (couleurs du diable) dérangent. « Moi ce qui me gêne c’est le regard que les gens posent sur vous », poursuit la dernière arrivée, qui semble être la cheffe, la main sur le décolleté et les seins qu’elle n’a pas, pour surjouer son inquiétude à notre égard. « Les premières à nous juger ce sont toujours les femmes pas les hommes. Et moi, au contraire, la danse m’a libérée du regard des autres », lui répond Sabrina, une des danseuses. Et de poursuivre calmement : « C’est comme à la plage, tu sais, le regard des gens s’adapte à la tenue que tu portes ».

Laïcité ? Mon booty !

Là où notre chorégraphe pense encore discuter avec des « vrais gens », nous nous rendons vite compte que nous sommes encerclées par une centaine de jeunes chrétiens, des évangéliques. Ils sont venus du monde entier afin d’assurer une présence chrétienne. Leur festival parallèle s’appelle : Impact sEVEN, ça ne s’invente pas... Leur but : évangéliser et remettre sur le droit chemin les brebis égarées comme nous... Mais même à 100 contre 7, c’est loin d’être gagné !

J’entonne dans notre mégaphone un « Jésus reviens, Jééésus reviens », suivi d’un « Jésus est né en Provence », mais une des danseuses me le supprime avant que je n’entame « Dieu m’a donné la Foi ». Pendant ce temps-là, la tentative d’évangélisation de notre brebis en chef se poursuit. Et si on n’est pas sérieux quand on a 17 ans, on dit souvent de grosses conneries, d’autant plus quand on a été bercé trop près de l’Évangile : « Vous vous imaginez, tous les jours des hommes doivent lutter contre leurs pulsions et vous vous êtes là... [ndlr. Sous entendu « à les provoquer »] Ça me fait mal pour eux ! ». Oui, oui, nos oreilles ont bien entendu. Oui, oui, nous sommes bien en 2017. Notre chorégraphe remet les choses à leur place illico : « Eh ! Ce n’est pas une démonstration de film porno que l’on fait ! »

L’évangélique en chef se désespère de venir à bout de nos âmes perverties, malheureusement pour elle on a le bénéfice (maléfice ?) de l’âge ! Elle appelle discrètement à la rescousse un copain chrétien qui débarque dans la conversation, il se présente comme un danseur classique, qu’il est, si on en croit son profil facebook que l’on a pu retrouver. Profil d’ailleurs sur lequel il affiche des photos de lui torse nu, corps à corps avec une jeune femme... Oui mais la danse classique c’est hautement plus respectable ! Il s’appelle Hénok, « ça signifie consacré » [ndlr. On peut aussi l’écrire en deux mots ! ], précise-t-il avant de proposer à Maïmouna de prier pour elle, là, maintenant, devant tout le monde... Ça doit être la méthode expéditive quand on n’arrive pas à sauver d’une pécheresse récalcitrante. Toujours le sourire aux lèvres, mais à bout de nerf, Maïmouna décline la sainte proposition. Et eux, à bout d’arguments, nous laissent enfin poursuivre notre chemin de croix qui consiste à aller bouger nos fesses ailleurs. « Soyez bénies ! », nous lance la chrétienne en chef que nous apercevrons dans les bras d’une autre en pleurs quelques minutes plus tard, probablement déçue d’avoir échoué à nous convertir. C’est le métier qui rentre...

Maïmouna sort de cet « échange » lessivée : « Ils m’ont fatiguée. Je pensais avoir affaire à de vrais gens ouverts à la conversation, mais en fait non c’était un dialogue de sourds face à des esprits obtus. J’ai l’impression de m’être faite avoir... » Les danseuses restent abasourdies par les propos qu’elles viennent d’entendre qui nous paraissent totalement en décalage avec leur jeunesse et notre époque : « La critique est acceptable, tout le monde est libre de ses goûts mais ce n’est pas acceptable de se sentir jugée et méprisée pour ce que l’on exprime », explique Julie. « Le festival d’Avignon c’est pas les JMJ ! J’avais juste envie de leur dire : « " Tu ne jugeras point ! " »

2521 églises évangéliques et nous, et nous, et nous...

Mais comment est-il possible qu’une centaine d’évangéliques puissent envahir l’espace public et faire du prosélytisme en plein festival d’Avignon sans que quiconque ne réagisse ? « Nous gérons la parade officielle du OFF, mais en ce qui concerne les spectacles de rue ce n’est pas de notre ressort », nous explique le service presse du OFF. Nous contactons donc la mairie socialiste d’Avignon : « Je pense que personne ne souhaite s’exprimer là-dessus », nous explique Sylvie Noye du service communication. On imagine mal des musulmans, même à deux, pouvoir s’installer et aborder les gens pour parler d’Allah, et critiquer les tenues vestimentaires de danseuses, sans que cela ne soulève l’indignation. Nous avons tenté de joindre « Monsieur Laïcité » de la Ville d’Avignon, l’élu Amine El-Kathmipour connaître son avis sur la question, malheureusement sur répondeur en cette période estivale.

« Ils ne sont pas répertoriés comme secte et en plus le prosélytisme n’est pas un délit », nous explique Didier Pachoud, président du Gemppi (Groupe d’étude des mouvements de pensée en vue de la protection de l’individu), association de lutte contre les sectes. Le prosélytisme est garanti par la liberté de religion dans l’espace public à condition qu’il ne trouble pas l’ordre public. Autant dire que nos jeunes chrétiens ont encore de beaux jours d’évangélisation devant eux et ils risquent même d’être de plus en plus nombreux puisque c’est le courant religieux qui recrute le plus actuellement. En 45 ans, le nombre d’églises évangéliques a triplé, sur son site le CNEF (Centre national des évangéliques de France) annonce 2521 églises au niveau national, 35 églises de plus par an et une supplémentaire qui s’ouvre tous les dix jours.

« Les différentes églises évangéliques ont un point commun, elles sont fondamentalistes, c’est-à-dire qu’elles ont une interprétation littérale de la Bible, nous explique Didier Pachoud, qui maîtrise bien son sujet puisqu’il en est un ancien membre. Il y a plusieurs familles parmi les évangéliques. Tout d’abord les rigoristes, qui critiquent votre short un peu court, qui ne se maquillent pas... Et il y a ceux qui en plus de ça sont pentecôtistes, c’est-à-dire qu’ils appliquent à la lettre certains passages de l’Évangile disant que les chrétiens doivent parler en langue prophétique, imposer les mains aux malades, chasser les démons, etc. Ils représentent environ deux tiers des évangéliques. Ils sont beaucoup plus agressifs niveau prosélytisme car ils sont très sûrs d’eux. Ils détiennent la vérité et ils la démontrent grâce à leur don charismatique ». Et de poursuivre : « Ce n’est pas étonnant de les trouver dans la rue puisque comme les Témoins de Jéhovah, ils ont pour tâche de sauver l’humanité. Il n’y a qu’un seul chemin qui mène à Dieu, c’est Jésus. Eux, ils l’ont trouvé et donc c’est un devoir spirituel pour eux de sauver ce monde qui majoritairement va en enfer. Sauf, bien sûr, si on se convertit, que l’on demande pardon à Dieu et que l’on change de vie. C’est pour cela que ces églises-là sont essentiellement des églises de militants », poursuit-il. Et de conclure : « Il faut convertir tout le monde puisque Jésus disait : " Étroit est le chemin qui mène au salut et très large la route qui mène à la perdition ". Il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Et ce jour-là, les appelées c’était vous ! »

Samantha Rouchard

Légende photo : Short de Bootykilleuse contre bermuda d’évangélique !

1- Les journalistes du Ravi ont des passions insoupçonnées !

2- Anaïs Mackenzie réalise actuellement un documentaire sur la BootyTherapy et a pu enregistrer cet « échange » surréaliste avec les évangéliques. Nous ne manquerons pas de vous informer de sa sortie.

@-Leravi - http://www.leravi.org