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Au pays des Guérini

Retour vers le futur... en Corse
le 6/09/2017

Quoi de mieux que de visiter l’île de beauté en stop ? Direction Calenzana, près de Calvi en Haute-Corse, le village d’origine d’Antoine, Barthélemy, Jean-Noël et Alexandre Guérini. Quatre figures marseillaises parmi les plus sulfureuses…

Grosse chaleur et temps magnifique. Le caveau familial semble être fait de marbre rouge. Petite visite de courtoisie rendue aux célébrités du village de Calenzana, très connu pour être l’un des départs du mythique GR20
- bel instrument de torture physique - un peu moins pour être celui des Guérini (voir encadré). Antoine et Barthélemy Guérini, célèbres mafieux marseillais d’origine corse reposent dans le cimetière municipal, entourés de leurs proches. Comment en-est-on arrivé là ?

«  Pourquoi ne pas aller chez les Guérini en stop ?  ! » Parfois, certaines idées ne devraient pas sortir de la salle de réunion du Ravi. Bref, la première mission est de s’échapper de Bastia pour trouver un endroit propice au pouce. 9 heures, direction le petit bled de Casamozza, au Sud. Pour se préparer au cagnard, petit café à la station-service du coin. En fond, BFM TV : c’est dimanche, jour du premier tour des élections législatives. 9h45, tout est en place.

Il faudra à peine 20 minutes pour qu’une camionnette s’arrête. Un gaillard trapu à la barbe brune fournie affiche un large sourire. Il s’appelle Nicolas Colombani, il a 22 ans, a grandi à Marseille mais est revenu s’installer « chez lui ». Remarqué pour sa passion des drones, il travaille depuis peu comme journaliste reporter d’images pour une des deux télés locales corses : Télé paese. Il habite un village près d’ici, Lucciana, et rend visite à sa famille, à Belgodère. Il est aussi pompier et fait le récit de ses faits d’armes lors de l’incendie de Barbaggio qui a ravagé 550 hectares l’année dernière : « il y avait carrément des boules de feu qui traversaient la route ! » Il raconte, tout en conduisant, comment, entouré par les flammes, il s’est brûlé les voies respiratoires en sauvant un collègue. Il en rigole aujourd’hui.

Pompier journaliste

Le nationalisme n’est pas son truc, il ne croit pas à l’indépendance. Même s’il se sent Corse avant d’être Français. Ce qu’il veut, c’est avant tout préserver son île. Les récentes tensions communautaires l’attristent, il dit détester autant les racistes que les antiracistes et croît au dialogue. Au bout d’un peu plus d’une heure, il continue un peu sa route pour nous déposer au rond-point direction Calenzana. « Si j’avais eu le temps, je t’aurais payé le resto là-haut. Le Corse est généreux ! A presto », m’adresse-t-il en repartant. Cinq minutes plus tard, une jeune femme, la trentaine, s’arrête. Elle râle contre les touristes qui commencent à affluer : « ils freinent, ils pilent… ah la la ! » Bastiaise, elle est originaire de Calenzana où elle retrouve aussi sa famille en ce jour de scrutin. « C’est important de voter. Ici, on vote en famille », assure-t-elle. Voilà Calenzana. Elle prend le temps de me faire visiter ce typique village aux maisons en pierre, construit autour de l’église Sainte-Bazile. Selon la légende, en 1732 les villageois tuèrent 500 soldats prussiens en les piégeant avec des abeilles ; ils seraient tous enterrés sous le campanile.

Après ce petit tour, elle me conduit dans un troquet : les patrons sont ses deux oncles, des jumeaux. Et elle me prévient, cela vaut le détour. « Ce sont des pros de la macagna », jure-t-elle. La « macagna » (prononcez magagne) est un art de vivre en Corse, un humour taquin fait pour déstabiliser. Au Picciu (les jumeaux en Corse), c’est l’heure de l’apéro. Les jumeaux en question sont costauds, cheveux rasés et montres qui brillent. « Ils sont toujours ensemble », jure un homme accoudé au bar. Il y a ici un retraité, un décorateur d’intérieur de luxe et Emile Cauvire, boulanger retraité varois – « j’ai même gagné la coupe du monde une année », venu acheter une maison à Calenzana. La terrasse du bar, à côté de la biscuiterie Guérini, offre une vue imprenable sur la baie de Calvi.

Tournée générale de Ricard ! « Faut lui bourrer la gueule au journaliste, hein. » Mission presque accomplie. Évoquer la famille Guérini n’est pas simple. Il faudra quelques verres avant que les langues se délient. « Tu veux nous faire parler banditisme », rigole le retraité. Les deux frères, qui viennent régulièrement passer quelques jours dans leur maison de famille, sont appréciés. Et puis, pour dire vrai, « est-ce qu’ils ont été condamnés pour quelque chose ? Non, bon… » Fermez le ban. S’il faut retenir quelque chose de Calenzana, paraît que c’est son miel et son fromage… La discussion de comptoir, loin d’être ennuyante, touche au tennis et à la finale de Roland Garros, « je sens bien Wawinska (sic) gagner », pronostique l’un. Pas de chance. Et la politique ? Les nationalistes vont-ils faire un carton ? « Parler nationalisme ici, c’est tabou », me prévient Émile. Il est temps d’aller déguster du sanglier. « Vous nous faites un bel article hein ?  » demande le retraité. Une seule réponse possible.

« Jean-Noël est respectable »

« Crriii », la lourde porte du cimetière grince. Il faut quelques minutes avant de trouver la tombe des Guérini… Mission accomplie, direction la mairie ! Quelques votants en ce début d’après-midi sur le parvis de l’hôtel de ville, dont le premier magistrat, en chemise blanche et pantalon gris. Pierre Guidoni, élu Divers droite depuis 2001, a 58 ans et il est né ici. Il s’était bien porté candidat dans cette deuxième circonscription de la Corse mais en a été dissuadé avec une méthode ancestrale : « je roulais en voiture quand un motard m’a arrêté et menacé si je ne retirais pas ma candidature… » La Corse sera toujours la Corse. Depuis, il soutient un autre candidat de droite, Jean-Martin Mondoloni, qui se fera ramasser le soir même par les nationalistes, ici comme dans le reste de la circonscription.

Le maire loue l’action de sa municipalité qui a permis de garder services et commerces pour éviter une désertification. « Et puis il y a une âme ici  », tonne-t-il. Mais il peste contre la précarité galopante qui touche l’île, surtout les jeunes, contraints de prendre des contrats saisonniers et qui travaillent six mois par an – « c’est pas une solution ». Bon et sinon, les Guérini ? « Ils ont toujours été considérés comme des gens proches du village, disponibles. Ils ont aidé beaucoup de monde ici à trouver du travail sur le continent, raconte le maire. On respecte les orientations qu’ils ont prises. Jean-Noël est quelqu’un de respectable, de respecté et bien au-delà, je ne changerai pas d’avis. Il y a la présomption d’innocence et s’il est condamné, chacun prendra ses responsabilités. Pour moi c’est un feuilleton médiatique, ça me passe au-dessus. » La loyauté insulaire… Mais ce n’est pas tout ça. Il est l’heure de la sieste chez notre logeur, un Suisse, qui possède une maison de famille ici. À l’en croire, il n’est pas celui qui gérait le compte helvète d’Alexandre Guérini (1). Calenzana et ses mystères…

Clément Chassot

1. En mai 2011, La Provence révèle que la justice a saisi 13 millions d’euros sur des comptes suisses et luxembourgeois appartenant à Alexandre Guérini.

Reportage publié dans le Ravi n°153, daté juillet-août 2017. Pas de presse pas pareille sans votre soutien, abonnez-vous !

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Deux générations de frères Guérini

Jean-Noël, sulfureux ancien président socialiste du Conseil général des Bouches-du-Rhône, a toujours nié être de la même famille qu’Antoine et Barthélemy (dit « Mémé »), célèbres mafieux marseillais d’avant et après guerre. Avec son frère Alexandre, ils sont pourtant tous originaires du même village corse de Calenzana, 2000 habitants… L’homme politique a été mis en examen en 2011 pour « prise illégale d’intérêts », « trafic d’influence » et « association de malfaiteurs » dans la tentaculaire affaire dite « Guérini ». Il n’a encore jamais été condamné. Tout comme son frère, Alexandre, homme d’affaires en Ray Ban, qui a tout de même passé six mois à l’ombre en détention préventive. Quant à Antoine et Barthélemy, les deux mafieux, ils sont enterrés à Calenzana. Après avoir fait main basse sur la prostitution à Marseille avant la guerre, ils sont passés dans la Résistance, profitant ainsi des réseaux Defferristes après 1945…

@-Leravi - http://www.leravi.org