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Les voyages forment la jeunesse (mais pas que)

Petite odyssée des projets d’habitants de quartiers populaires
le 11/09/2017

Durant deux ans, la Fondation Abbé Pierre a financé « Rêves d’habitants ». Porté par la Confédération syndicale des familles, ce programme a alloué des petites subventions à des projets construits par des habitants de quartiers populaires. La plupart a opté pour des voyages. Une demi-surprise !

Des visites de Paris, des week-ends en Bretagne, en Ardèche, dans le Val de Loire, au Futuroscope, à Giverny, à Marseille ou encore en Vendée. « Rêves d’habitants » lancé en 2011 par la Fondation Abbé Pierre (Fap) s’est concrétisé de 2012 à 2014 par une multitude de voyages, plus ou moins lointains. A l’origine, le programme laissait pourtant une entière liberté aux participants. Porté par la Confédération syndicale des familles (classée à gauche) et proposé à ses sections locales, il n’imposait qu’un seul critère : la dimension collective du projet.

Beaucoup plus précis, ses objectifs n’étaient cependant pas plus directifs : favoriser le brassage culturel et le désenclavement des quartiers, favoriser la solidarité, accéder à de nouveaux savoirs ou savoir faire, révéler le potentiel créatif de chacun, mieux connaître ses droits sociaux, échanger avec d’autres, pour n’en citer que quelques-uns. Partant du principe qu’avoir un logement « ne suffit pas pour vivre dignement  », la fondation souhaitait appuyer des petites initiatives d’habitants, souvent ignorées des pouvoirs publics, qui permettent de «  mieux habiter sa vie  », selon l’expression de la Fap. «  Tous ces petits projets qui naissent de l’échange avec les autres, que l’on va pouvoir concrétiser, et qui vont donner à la fois du plaisir, de la confiance en soi, et du sens à la vie  », précisait l’appel à projet.

Voyage voyage

Pour la cinquantaine d’adhérents et la vingtaine de bénévoles de la section de la CSF du quartier Dervallières à Nantes (5 000 habitants), il n’y a eu aucune hésitation. «  Parmi les choses qui sont sorties, il y a eu le Parlement européen. C’était en 2014, une année d’élections (municipales et européennes, Ndlr). Beaucoup d’habitants nous demandaient ce que c’était la droite et la gauche. Nous avions rencontré des élus, assisté à un conseil municipal. La continuité, c’était Strasbourg  », raconte Salima Smahi, présidente de la section locale de la CSF et bénévole du secteur culture au niveau confédéral.

Le groupe, une quarantaine de personnes (majoritairement des femmes et des enfants), s’occupe du transport, de l’hôtel, des repas, du déroulement du séjour, négocie, réserve, et contacte même la section strasbourgeoise de la confédération. «  Le séjour a duré deux jours. Nous avons visité le parlement, eu une conférence sur son rôle, on s’est baladé, poursuit la bénévole. L’Europe, c’est vaste et les gens ne savent pas ce qui s’y fait. C’est aussi important, pour nous, d’allier connaissance et culture. Les gens prennent confiance et reviennent pour d’autres choses.  » L’année suivante, le groupe a visité les châteaux de la Loire. En octobre 2016, il est monté à Paris, à l’occasion de la projection du Film Dans mon hall, un autre projet soutenu par la Fondation Abbé Pierre. Les Nantais en ont profité pour visiter le quartier du Marais et l’Institut du monde arabe.

Paris-Normandie

C’est à Paris que le groupe d’adhérents, 30 personnes de 6 mois à 73 ans, de la section d’Esquerdes, un village de 1600 habitants proche de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais, a réalisé son premier « rêve ». «  Pour une fois que l’on a eu de l’argent sans rien demander (3000 euros, Ndlr), tout a été très vite. Beaucoup n’avaient jamais vu la capitale, se souvient Annie Decroix, une retraitée présidente (bénévole) du groupe d’aide à la parentalité de la section. On s’était choisi un thème, "Vu du ciel". Donc on a visité Notre Dame, la tour Eiffel.  » Pour son deuxième « rêve », le groupe a choisi un séjour en roulottes en Normandie. «  Les enfants avaient vu un reportage à la télé  », sourit la bénévole. Visite du Mont Saint-Michel, de châteaux, des plages du débarquement. «  Le seul souci, ça a été le temps  », rigole encore Annie Decroix.

Coordonatrice du projet pour la confédération, Malika Hazmani n’a pas été «  spécialement surprise par cette volonté de sortir du quartier, même pas loin  ». «  Pour les familles, l’envie était de rompre avec le quotidien, le train-train habituel. Il y a un vrai besoin de partir, de découvrir, d’évasion, même chez les gens qui n’ont pas de travail  », explique la secrétaire confédérale en charge des vacances, des loisirs et de la culture. «  Derrière, on montre aussi qu’on est capable de faire quelque chose : d’organiser le séjour, de penser aux repas, de gérer les finances. Dans notre démarche d’éducation populaire, ce sont des choses importantes car on souhaite faire avec les personnes, même si c’est plus ou moins  », poursuit Malika Hazmani.

« Désir de culture commune »

«  Si ça m’a frappée, je n’ai pas été étonnée par cette envie d’ailleurs, note également Catherine Foret, une sociologue et géographe spécialiste des quartiers populaires qui a fait un bilan du programme pour la Fondation Abbé Pierre. Les grandes cités de banlieues, comme les zones périurbaines ou rurales sont très enclavées. Et bouger coûte cher. Donc nombre d’habitants rêvent de ça. » Sa surprise vient finalement plus du contenu des voyages. « On comprend qu’il y ait une envie de loisirs, mais beaucoup de déplacements ont été motivés par un appétit de savoirs et même de connaissance du patrimoine national (Paris, les plages du débarquement, les châteaux de la Loire...). Il y a une envie de connaître tout ce dont on entend parler, un désir de culture commune. Beaucoup d’habitants issus de l’immigration ont cette volonté de connaître l’histoire de France », relève la cofondatrice de l’agence de sciences humaines appliquées lyonnaise FVR100.

Si la sociologue relève quelques endroits de crispations - des maris qui n’ont pas voulu laisser partir leur femme trois jours, des frictions culturelles autour de la nourriture et des pratiques religieuses… -, elle juge que le positif l’a largement emporté. « Dans ces déplacements à plusieurs, on apprend aussi plein d’autres choses  : à s’organiser, à maîtriser les modes de transport, à vivre en collectivité. Plein de savoirs que l’on ne maîtrise pas, car moins on bouge, plus on a peur de l’inconnu  », explique Catherine Foret.

Les femmes et les enfants d’abord

Ces voyages, Nadège Deloffre en parle avec beaucoup de joie dans la voix. Adhérente depuis 15 ans à la CSF d’Esquerdes, un village de 1 600 habitants situé à quelques kilomètres de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais, cette mère de deux ados de 15 et 13 ans, est de toutes les sorties organisées par sa section. Les premières vacances, c’était il y a six ans : une semaine en bungalow à Berck, à 90 km de chez elle. Depuis, c’est tous les ans, Fondation Abbé Pierre ou pas. Pour se financer, les participants, tous adhérents, fabriquent des objets de décoration qu’ils vendent sur le marché de Noël, à l’occasion du carnaval. Tous mettent également un peu la main à la poche, pratiquent le covoiturage. Ils bénéficient également d’une petite subvention de la mairie.

«  S’évader, vivre tous ensemble, profiter du bon air et d’une bonne ambiance  », c’est ce qui plaît à cette ancienne assistante maternelle, aujourd’hui à temps partiel dans une friperie. Cette année, comme l’année dernière, ce sera la Normandie, du 21 au 28 juillet. «  Le thème c’est manger et bouger. Certains ont du diabète ou du cholestérol. C’est important aussi pour les enfants, qui n’ont pas l’occasion de faire du sport en dehors de l’école », raconte Nadège Deloffre, en détaillant menus (assiette anglaise, barbecue...) et activités (accrobranche, vélo, baignade...).

Les enfants, justement, sont centraux dans cette envie d’ailleurs. Ceux d’Esquerdes préparent un film sur le séjour de 2016 pour l’assemblée générale de la CSF du village. Tout en décidant «  déjà entre eux qui va dormir avec qui, quelles bêtises ils vont faire  », rigole la maman. «  Si pour les adultes se permettre de pouvoir partir est important d’un point de vue social, pour les enfants aussi. Certains se sont retrouvés à ne pas savoir quoi raconter en classe à la rentrée ou alors à s’imaginer des vacances  », raconte Annie Decroix, la bénévole d’Esquerdes. «  Les parents savent qu’ils n’apprennent pas tout à l’école, qu’eux-mêmes sont limités. Et comme tous les parents, ils veulent donner tout ce qui est possible  », acquiesce la sociologue Catherine Foret. C’est bien connu, les voyages forment la jeunesse !

Jean-François Poupelin

Article publié dans un supplément "très spécial" inséré dans le Ravi n°152, daté juin 2017

@-Leravi - http://www.leravi.org