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Baumettes 2 : un mauvais « remake »

La nouvelle prison est déjà au bord de l’implosion
le 27/10/2017

À peine ouverte, l’extension de la prison marseillaise est au bord de l’implosion. Une tentative de normalisation qui masque mal les dysfonctionnements inhérents à l’institution carcérale.

«  Qui ouvre une école ferme une prison  »  : l’adage est connu, hugolien. Et, à Marseille, sacrément mis à l’épreuve. Car les deux institutions ont pu être qualifiées de «  honte de la République » (1). En attendant de voir comment Gaudin va organiser l’opération macroniste de « désencombrement » scolaire, côté carcéral, c’est visiblement plus simple : pour fermer une prison, il suffirait d’en ouvrir une autre.


Fin 2016, le garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas inaugure «  Baumettes  » (B2), extension du célèbre établissement marseillais. Et celui qui fut proche de l’Observatoire international des prisons (OIP), d’asséner : «  la rénovation terminée  », le centre pénitentiaire sera «  une prison du 21ème siècle  », assurant que l’architecte s’est «  mis dans la peau d’un enfant qui viendrait rendre visite à son père ou à sa mère  ».


De quoi rire jaune à l’accueil des familles : «  Nos locaux sont magnifiques. Mais trop loin de l’entrée. Les familles ont peur de manquer l’appel pour le parloir. Avant, quand on était à l’entrée, les locaux étaient exigus mais on voyait des centaines de personnes chaque jour. Là, ils ne sont que quelques dizaines  », peste Jacqueline Seimpere, qui, même si l’accueil a été confié à une boîte privée (Gepsa), assure la permanence de l’association des familles de détenus. Et sa collègue de regretter : «  Ici, il n’y a plus d’âme.  »


D’un côté comme de l’autre de ce mur d’enceinte où sont sculptés les 7 pêchés capitaux, on grince des dents. Comme David Cucchietti, de la CGT Pénitentiaire : «  L’administration est incapable d’anticiper ou de tenir compte du terrain. On est passé de la préhistoire au 21ème siècle. Le problème, c’est le mélange. Pourquoi avoir laissé coexister les anciens bâtiments et les nouveaux ? On a un pied de chaque côté. Et on doit faire le grand écart.  »


Si, avec « Baumettes 3 », la prison qui avait suscité du contrôleur général des lieux de privation de liberté un rapport accablant sera rasée, en attendant l’ouverture des établissements d’Aix-Luynes 2 et de Draguignan, il resterait près d’un millier de détenus
-  essentiellement des condamnés - à « Baumettes historiques » (BH) tandis que les prévenus, près de 800, ont été placés à « B2 ». Le bâtiment neuf. Mais de moins de 600 places.


Surcharge et rigidification

En clair, dans une région «  caractérisée par sa surpopulation carcérale  », dixit Amid Khallouf de l’OIP, les Baumettes sont déjà en surcharge. Et ce, malgré des cellules calibrées pour ne pouvoir accueillir plus d’un détenu. En face, les surveillants sont en sous-effectif, avec, dixit la CGT, «  une cinquantaine de postes vacants sur 600  ». D’où la multiplication des heures supplémentaires et des arrêts maladie.


Le tout sur fond de « rigidification » de la prison : «  Avant, les détenus avaient une certaine autonomie de circulation, nous dit-on. Ce n’est plus le cas.  » Or, comme tout a été concentré sur B2 - le parloir, l’infirmerie... - ça coince. En effet, pour passer de BH à B2, «  il faut franchir un tunnel de 600 mètres  ».


Résultat ? Des parloirs qui sautent, des rendez-vous médicaux manqués : «  Il y a eu jusqu’à 80 % d’annulation, note Frédéric Simon du SMPR, le service médico-psychologique. Depuis, ça tourne autour de 50 %.  » Commentaire d’une infirmière : « Quand c’est pour des somnifères, ça va. Mais pour des traitements plus lourds...  »


De quoi attiser les tensions. Au début de l’été, c’était, de l’avis de tous, «  explosif  ». En cause ? La gestion des « cantines », le système par lequel les détenus achètent de quoi améliorer l’ordinaire. «  Le souci, c’est qu’il a été pensé pour B2, dénonce la CGT. Il était donc sous-dimensionné. Pire ! Les chariots pour livrer étaient trop grands pour les couloirs de BH.  » D’où, de la part des détenus, «  des refus de remonter de promenade, de réintégrer leurs cellules  ».


La réponse ? L’envoi des Eris, le « GIGN » de la pénitentiaire. Si, depuis, la situation s’améliore, cela n’a pas empêché de voir s’envoler «  le prix des cigarettes sous le manteau  ». Et des permis de visite suspendus, les familles tentant parfois de faire passer au parloir ce que la cantine n’a pas livré.


Au-delà de problèmes de « rodage » (la douche et la télé ont connu des couacs), se posent des enjeux plus profonds. Comme le dit notre psy : «  Les déplacements étant plus lourds, les détenus arrivent par groupes. Et patientent dans des salles sous-dimensionnées. Pour éviter trop d’attente, on ne s’autorise pas à prolonger une consultation. » Autre souci du côté du service d’insertion : «  Les locaux pour nous accueillir sont trop petits. On a dû scinder l’équipe en deux pour se partager entre les condamnés et les arrivants. Avec des difficultés pour voir ces derniers. »



Abandon et déshumanisation

Cerise sur le gâteau ? L’arrêt de nombre d’activités. Fin décembre, dans le sillage du passage à droite de la Région, le Greta a perdu la plupart des marchés de formation : «  Certes, il faut du sang neuf et on n’a pas vocation à rester ad vitam aeternam, témoigne un formateur. Mais quand on bosse 20 ans dans un endroit, ça s’appelle de l’expertise.  » Balayée. Et, avant même la ré-attribution des marchés fin mai, tout (ou presque) a été suspendu. Monte Cristo, le journal des Baumettes, a disparu, la radio comme la télé, en attendant de reprendre, sont en sommeil. Quant à l’association socio-culturelle, faute de soutien de la Région et du Département, elle pourrait, dixit son président, « mettre la clé sous la porte ».


Pas de quoi améliorer la situation dans une prison qui reste «  à part. En terme d’insalubrité. Mais aussi dans son fonctionnement, dixit un ancien. Avec presque une inversion des normes et de l’autorité. D’où cette tentative de normalisation  ». Mais, aux forceps. Khalid Belyamani, de la CGT Pénitentiaire, assène : «  On nous demande de faire de la réinsertion, du renseignement alors qu’on ne peut même pas assurer notre mission de base, la garde.  »


Avec, côté « BH », un sentiment d’« abandon  ». Et, à « B2 », de «  déshumanisation  »  : «  On remplace l’humain par de l’électronique, des caméras.  » Soupir d’une infirmière : «  On ne peut regretter les anciens bâtiments. Ça pue, y a des rats, des cafards... Mais aujourd’hui, on se sent plus enfermé qu’avant !  » Confirmation de son collègue psy : «  On pensait que les douches en cellule, c’était une avancée. Parce que les douches collectives, y a des coups de couteau, du trafic. Mais aussi des échanges. Petit à petit, c’est comme si se mettait en place une prison dans la prison.  »


Si ce n’est que détenus et personnels se font déjà bien trimbaler, les transferts, en interne comme vers d’autres établissements, ayant commencé. Et les familles, à l’instar des personnels, de se demander ce qui se passera avec l’ouverture de Draguignan et de Luynes 2. Quant à Christelle Rotach, la directrice des Baumettes, elle se sera déjà « fait la belle » puisque début septembre, elle devrait aller refaire une beauté à une autre vieille prison : la Santé (2). Et tandis qu’à l’extérieur, des voitures de surveillants ont été incendiées, « B2 » vient de connaître son 1er suicide. Comme un mauvais « remake ». Mais les suites, c’est toujours moins bien...


Sébastien Boistel


1. L’expression a été popularisée par le 1er contrôleur général des prisons ainsi que par Nicolas Sarkozy. Et reprise, pour les écoles, par Libération.

2. L’administration pénitentiaire n’a donné suite ni à notre demande de reportage ni à nos questions. Quant à Mme Rotach, elle n’aurait été disponible qu’après notre bouclage.

Enquête publiée dans le Ravi n°154, daté septembre 2017. Ce site est gratuit mais la presse régionale pas pareille a besoin de vous pour vivre. Abonnez vous !

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