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Irradiés par l’armée ?

Ils travaillaient sur le plateau d’Albion. malades, ils se battent pour que la "grande muette" reconnaisse sa responsabilité...
le 8/12/2017

Pendant 25 ans, le plateau d’Albion fut le site français de dissuasion nucléaire. L’armée a-t-elle exposé militaires et civils à des rayonnements ionisants ? Une association, emmenée par un ancien militaire malade, tente de lui faire reconnaître sa responsabilité. Mais la grande muette est coriace.

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Il faisait partie de l’élite et il en était fier. En septembre 90, après six mois de formation à Nîmes, Leny Paris est fusilier commando de l’air. Pour son service militaire, il est affecté comme caporal-chef à la base aérienne 200 Apt Saint-Christol sur le plateau d’Albion, le site de la force de dissuasion nucléaire française, à une trentaine de kilomètres d’Apt en Vaucluse (voir encadré). Il y restera un an et demi. Sa mission principale : surveiller, protéger les 18 missiles et leurs têtes nucléaires bourrées de plutonium, répartis sur le plateau. Notamment lors de convois pour des opérations de maintenance. « La porte du missile était ouverte et je pouvais rester des heures comme ça, à une dizaine de mètres de l’ogive. Nous n’avions pas de dosimètre, juste une combinaison en tissu et un masque à gaz qu’on ne mettait jamais. Mais personne n’était inquiet à l’époque », témoigne l’ancien militaire aujourd’hui âgé de 46 ans.

Huit ans plus tard, alors qu’il marche tranquillement dans la rue, son pied vrille totalement : fracture des deux malléoles. Premiers examens de densitométrie des os. « Là, on me dit que j’ai un squelette de vieillard de 80 ans  », s’exclame-t-il. Ostéoporose puis ostéonécrose : ses os se détruisent à petit feu. Le bidasse souffre également de fibromyalgie (douleurs diffuses et grande fatigue) et de problèmes d’audition. « J’ai vu beaucoup de médecins, certains ont été très étonnés mais jamais aucun d’entre eux n’a écrit qu’il pouvait y avoir un lien. » Il accuse aussi le lobby nucléaire : lors de la première expertise ordonnée par la justice en 2004, c’est le médecin André Aurengo qui est désigné. Il exclut la thèse de la contamination. Sauf qu’ « il était juge et partie : il était membre du conseil d’administration d’EDF », dénonce Leny Paris. Persuadé que son état de santé est lié à sa présence sur le plateau d’Albion, il veut que l’armée le reconnaisse. Alors que certains médecins ne lui donnent pas plus de six mois, son calvaire est toujours d’actualité.

Leny Paris attend aujourd’hui un jugement en cassation. Il a perdu plusieurs procès devant le tribunal militaire de Pau où il réside. Pour l’armée, c’est clair, c’est niet : « il n’existait aucun risque d’exposition externe » et dément toute « dose significative de radioactivité pouvant avoir un impact sur la santé  » (1). Fidèle à sa réputation, la grande muette s’est contentée d’un mail laconique devant les explications demandées par le Ravi.

Un squelette de vieillard

Mais le combat de l’ancien commando n’a pas été complètement vain. D’abord en 2015, il obtient une pension d’invalidité à 80 % auprès de la sécurité sociale après des années de galère. En 2013, le ministère de la défense lui a attesté d’un handicap de 20 %, sans compensation. En 2007, grâce à l’intermédiaire du médiateur de la République, il reçoit un rapport de l’OPRI (Office de prévention contre les rayonnements ionisants), rédigé en 1999, qui atteste la présence de plutonium et de cesium à Albion. Le rapport explique que cela est dû aux retombées des essais nucléaires algériens dans les années 60 (c’est la 1ère fois qu’un rapport l’écrit) et à la catastrophe de Tchernobyl. Leny Paris n’y croit pas du tout : « Toute la France devrait être contaminée !  »

Pour Roland Desbordes, le président de la CRIIRAD (2) « ce document ne vaut rien, ils ont trouvé quelque chose mais cela vient d’ailleurs…, ironise-t-il. Il a été prémâché par l’armée sous la pression des vétérans des essais nucléaires ». Il remet en cause également la pertinence des relevés dosimétriques transmis par l’Armée à Leny Paris en 2004, qui atteste d’une faible exposition : « Il s’agit d’une dosimétrie moyenne, cela ne veut rien dire, il n’y a aucune mesure personnelle.  »

Leny Paris n’est pas la seule « victime » du plateau d’Albion. Il a créé une association en 2015, l’association des victimes du plateau d’Albion (AVPA). Elle compte aujourd’hui une quarantaine de membres : Techniciens, pompiers, électriciens… Eux ou leurs enfants sont malades. L’AVPA a lancé cet été une enquête de recensement de potentielles victimes et de leur descendance avec un questionnaire à la clé. La Provence s’en est d’ailleurs fait écho et le téléphone de Leny Paris sonne régulièrement depuis. L’Obsiven (Observatoire international des dispositifs de suivi des victimes des essais nucléaires et du nucléaire civil et militaire) accompagne l’association dans cette démarche.

Scandale sanitaire

Grâce à sa collaboration avec l’association des vétérans des essais nucléaires, l’Obsiven a déjà pu rassembler 3000 cas sur toute la France. Les victimes d’Albion viendront compléter cette grande étude épidémiologique. « Des études sur le rat ont montré que les handicaps et malformations à partir d’un patient victime de rayonnements et touché aux parties génitales pouvaient se répéter sur 22 générations. Sur l’homme cela fait 500 ans…, explique Jean-François Grenot, biologiste et chef de projet à l’Obsiven sur les études cliniques et biologiques. Ce qu’on observe, c’est que les descendants de patients victimes de maladies radio-induites ont 8 fois plus de chances de développer des handicaps. Maintenant il faut le prouver pour que tout le monde prenne conscience de ce scandale sanitaire ! » Le scientifique explique que, contrairement aux victimes des essais nucléaires, exposés à des rayons gamma, Leny Paris et les autres ont été exposés à des neutrons, très énergiques et qui traversent la peau plus facilement : « C’est encore pire », assure t-il.

Une centaine de personnes ont répondu à l’appel de l’association et une assemblée générale est prévue en janvier à Apt. le Ravi en a rencontré trois. Deux d’entre eux ont fait leur service militaire à Albion avec les mêmes missions que Leny Paris. Bernard Harlé, Marseillais de 66 ans, a passé un an sur la base en 1972. Une quinzaine d’années plus tard, on lui détecte un cancer des intestins. Mais les cancers sont nombreux dans sa famille et il n’a jamais fait un lien avant cet été. Un autre Marseillais, Daniel Canal, né en 1965, y est passé en 1984. Son parcours du combattant commence à 25 ans : cancer des testicules. Puis des problèmes de thymus et de thyroïde, pancréatite, rechutes, opérations à répétition, la liste est longue. « Heureusement que je suis suivi au jour le jour, sinon je ne serais plus là », lâche-t-il. Dans les deux cas, les médecins sont étonnés devant leur pathologie. Trop jeunes, peu d’explications à fournir… Les deux n’accusent personne mais veulent connaître la vérité : « Tout cela m’a pourri la vie, je n’ai jamais pu avoir de femme, de vie de famille, explique Daniel Canal. Alors, si tout ça, c’est à cause de l’armée… »

Daniel Kaspar, Aptésien, est, lui, resté plus de trente ans sur le site comme technicien pour un sous-traitant de l’aérospatiale. Il n’a jamais fait de rapprochements non plus jusqu’à cet été, même s’il se veut prudent. Il attend d’avoir plus d’éléments de la part de l’association. Depuis 2011, il est atteint d’un diabète avec une glycométrie battant tous les records et sa prostate fait plus de 200 grammes. Les médecins n’avaient jamais vu cela. Père de trois enfants, deux d’entre eux ont également des soucis de santé. A qui la faute ? Qui dans l’armée a été au courant d’un risque d’exposition et quand ? Les mêmes questions pour tout le monde. Sans réponses. Elles sont secret défense.

Clément Chassot

1. Le Parisien, 21/4/2014

2. Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité, créée après Tchernobyl.

Albion ou le rêve nucléaire incarné

Ce fut la fierté de la France nucléarisée comme de Gaulle en avait rêvé. Ce rêve est finalement devenu réalité en 1971 aux confins de la région Paca, sur le plateau d’Albion, à cheval entre le Vaucluse, la Drôme et les Alpes-de-Haute-Provence. La base aérienne 200 Apt Saint-Christol sera pendant 25 ans, et sur plus de 400 hectares, le site terrestre de la force de dissuasion nucléaire française. Surprotégée, cette base comptait 18 silos tous équipés de missiles à tête nucléaire capables d’exploser tout malencontreux belligérant. Etant vieillissante et trop coûteuse en frais de maintenance, Jacques Chirac décide de sa fermeture en 1996 alors qu’il vient de relancer les essais nucléaires en Polynésie française. La déconstruction du site prendra trois ans. Rebaptisé Quartier Maréchal Koening, le plateau d’Albion abrite désormais un régiment de la légion étrangère, une station d’écoute de la DGSE ainsi qu’une base souterraine scientifique civile de géologie et de sismologie.

C. C.

Enquête publiée en octobre 2017 dans le Ravi n°155

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