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L’Empereur, sa fille et le fait du prince

La souffrance au travail dans les rayons de la plus vieille quincaillerie de France
le 15/12/2017

Derrière la belle vitrine de la Maison Empereur, plus vieille quincaillerie de France et institution marseillaise, les salariés ne vont pas bien…

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«  Mon père m’a appris à travailler comme en 1800  : dix heures par jour, du lundi au samedi, avec un salaire qui n’était pas en rapport avec mon investissement. Ne tolérait aucun retard, aucune erreur, aucun à peu près. Et j’ai fait toutes les tâches en étant traitée parfois par-dessous la jambe. Je sais ce que c’est que de quitter le magasin la boule au ventre pour revenir dans le même état […]. » Laurence Renaux-Guez (1), héritière de la Maison Empereur, plus vieille quincaillerie de France racontait ainsi, en 2012, son expérience dans «  Le ventre de Marseille  », un livre consacré aux commerçants de Noailles (Marseille 1er).

Elle est la 7ème génération et la première femme à diriger cette entreprise familiale qu’elle a su moderniser et rendre incontournable. Et qui devrait bientôt atteindre une renommée internationale si on en croit son partenariat avec Google pour développer l’e-commerce. C’est aussi une belle vitrine, pour les politiques locaux qui aiment y venir pour la photo. Un réseau que la mère, Jeanne Renaux, saurait entretenir. Avant la présidentielle, c’est Valérie Boyer, députée LR des Bouches-du-Rhône, accompagnée de Pénélope Fillon, qui se faisaient tirer le portrait en caressant des plumeaux.

La Maison Empereur ne cesse de se diversifier : magasin de vêtements, chambre d’hôte et bientôt un salon de thé et un musée. Oui mais voilà, les conditions de travail, elles, ne semblent pas avoir évolué : pauses inexistantes, suppression de primes, surveillance permanente notamment via les caméras, remontrances, différence de traitement entre employés, etc. Aujourd’hui, ce sont les salariés de Laurence Renaux-Guez qui viennent travailler «  la boule au ventre  ». Certains préfèrent se mettre en maladie.

«  Je travaille dix heures par jour sans aucune pause et ce quarante heures par semaine. Mon repas se prend derrière mon comptoir à la vue de tous les clients du magasin. J’ai limite honte de devoir faire ça. J’en suis arrivé à devenir très aigri avec la clientèle  », explique un salarié qui, depuis qu’il a réclamé sa pause n’a plus de prime. Et avec un salaire au Smic, ça compte ! Le minimum légal est d’au moins 20 minutes pour six heures travaillées. La direction les attribue au bon vouloir, selon l’ancienneté ou le rayon. Sur les 28 salariés en CDI, ils seraient un quart à ne pas y avoir droit. Et quand ils l’ont, c’est « la réserve » qui sert de salle de repos : « une mezzanine dans laquelle il est impossible de tenir debout  », précise une autre salariée. «  L’hiver on travaille dans le froid, on nous autorise les mitaines, l’été c’est la canicule au premier étage du magasin, même les clients se plaignent, poursuit-elle. Et lorsqu’on a une gastro, on nous propose de venir quand même en nous précisant que ce jour-là "on aura droit à un tabouret"  »  !

Yann Honorat a travaillé trois ans à temps partiel dans l’établissement. Il a osé réclamer ses droits et ça n’a pas plu. Il vient d’être licencié. Il a saisi les prud’hommes, sept salariés ont accepté de témoigner en sa faveur. Avec un autre collègue, ils ont d’abord tenté de discuter avec leur direction. Résultat : fin de non recevoir et primes supprimées. Le 19 juillet, il fait sa demande officiellement par courrier recommandé pour réclamer sa prime. « Il s’agit en l’espèce de simples gratifications bénévoles que je fixe librement en fonction de critères et de modes de calcul totalement variables et discrétionnaires  », lui explique Laurence Renaux-Guez dans sa réponse du 3 août. Elle lui signifie aussi que même si la pause est accordée, le salarié doit «  demeurer disponible pendant sa durée ». Pas vraiment une pause donc…

Yann Honorat est finalement licencié pour faute grave au motif de deux absences injustifiées dont une datant du 17 janvier, qui ne lui avait jamais été signifiée jusque là. «  Je les avais pourtant signalées par SMS, comme chacun fait  », précise l’ancien salarié, copie d’écran à l’appui. Et celle de janvier correspond d’ailleurs à un jour où j’étais malade suite à une journée travaillée en plein froid, dans mon rayon. » Il a alerté début juillet l’inspection du travail, qui ne serait toujours pas venue à ce jour…

Les salariés se plaignent aussi d’être épiés par les caméras de vidéosurveillance installées dans le magasin. «  Il m’arrive de recevoir des appels de la directrice pour me dire de retourner dans mon rayon ou d’arrêter de parler à mon voisin  », explique l’un d’eux. L’installation de caméras dans un commerce est régie par des règles strictes et celles-ci ne doivent pas être utilisées pour surveiller le travail du salarié. Aucun panneau ne signale leur présence dans le magasin et, après vérification auprès de la Cnil, aucune déclaration n’a été faite par la direction pour signaler la vidéosurveillance.

Il y a quelques années un salarié s’est présenté aux élections de délégué du personnel. Ca n’a pas plu à la direction qui aurait fini par en faire élire un autre plus docile. Parce que chez Empereur, les syndiqués, on n’aime pas ça. On l’affiche même fièrement, en page 41 de la « gazette » commerciale (consultable sur leur site), en reproduisant la demande datée de 1938 d’une section syndicale à être reçue et surtout le refus catégorique de « M. Renaux » signifié à l’encre bleue. L’effronté a fini par démissionner mais pour les salariés en souffrance, il reste une sorte « d’idole », celui qui a osé tenir tête. Et ce n’est pas rien car comme il est coutume de dire ici : «  Chez Empereur, le patron est maître et l’employé est là pour souffrir.  » 

Samantha Rouchard

1. Ni elle, ni son assistante n’ont donné suite à notre demande d’interview, et ce malgré nos relances.

Enquête publiée dans le Ravi n°155, daté octobre 2017

@-Leravi - http://www.leravi.org