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Des patrons à sens unique

Reportage dans les coulisses d’un forum du Medef
le 8/01/2018

Le forum des entrepreneurs de l’UPE 13, la filiale du Medef des Bouches-du-Rhône, s’interrogeait début septembre sur le « sens ». Au programme, sur le campus marseillais non loin des Calanques : soleil, tenues et débats décontractés... La réforme du code du travail semble lointaine. Vraiment ?

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« Nous sommes plus de 2000 aujourd’hui. C’est rassurant car la rentrée sera chaude ! Il va falloir faire front. Ce forum, c’est un peu notre fête de l’Huma ! » Il a fallu attendre 14h30 et l’ouverture officielle du 26e Forum des entrepreneurs par Johan Bencivenga, le président de l’Union pour les entreprises des Bouches-du-Rhône (UPE 13), pour que la traditionnelle kermesse de rentrée du Medef local prenne une couleur politique. Lancé, le patron barbu de Climatech, une entreprise du BTP très en cours au Conseil départemental 13 du temps de l’inoubliable Jean-Noël Guérini (Cf le Ravi n°100 et 112), en profite même pour se féliciter d’Emmanuel Macron. En attendant « mieux », selon son mot. Pourquoi se gêner ?

Si les dirigeants et cadres des multinationales et PME entassés dans le grand amphi de la Kedge Business School de Marseille apprécient bruyamment les bons mots du patron des patrons du « 13 », les belles promesses du nouveau président de la République sont loin d’être au centre des discussions de ce vendredi 8 septembre que l’UPE 13 a voulu sous le signe du « Sens ». « On a un président qui met en place son programme », balaie Gilles Lafon, la crinière blanche et le deux -pièces bleu roi cintré. Il est le directeur « Offre et stratégie client » d’Onet, une multinationale marseillaise de services aux entreprises (propreté, sécurité, logistique, etc.).

Le cadre est idéal : l’endogamie idéologique est évidente et l’école de commerce et de management installée sur le campus marseillais de Luminy, une des entrées du parc national des calanques, est toute dévouée aux entreprises. Une plaque fixée dans le hall d’entrée célèbre ses nombreux mécènes, les amphis s’appellent Constructa (un promoteur immobilier marseillais) et Banque populaire, qui finance aussi une chaire de recherche « Bien-être et travail ». Ses salariés apprécieront…

Ode à Jospin

Mais c’est la rentrée, il fait beau, des grosses cylindrées en exposition accueillent les participants dans le hall de la Kedge en même temps que les t-shirts verts des salariés de l’UPE 13 et des étudiants bénévoles. L’ambiance est décontractée. Sans aller jusqu’au polo-pull-sur-les-épaules chère à l’université d’été du Medef : seules les cravates sont tombées. Si les bronzages sont de sortie, si on se raconte les vacances, si on rit ostensiblement, on scrute aussi consciencieusement les badges et on parle boulot. « On est là pour voir des clients, des prospects », explique un fan d’Emmanuel Macron du Cabinet d’audit et de conseil KPMG mais nostalgique de... Lionel Jospin ! « Il était bien. Il avait le sens de l’effort sans faire étalage de sa richesse », soupire ce quadra tout en rondeur. Visiblement, le service de sécurité s’est un peu relâché sous l’effet de la chaleur.

Pas qu’un peu ! Quelques chômeurs ont également réussi à se faufiler. Au moment de la pause-déjeuner, le LR Dominique Tian, premier adjoint de Jean-Claude Gaudin, et le socialiste Jean-David Ciot, maire du Puy-Sainte-Réparade, font leur apparition. Les deux ont perdu leur mandat de députés en juin, emportés par deux Marcheuses. Le secrétaire fédéral du PS 13 se reconvertit dans le conseil et l’audit, un classique chez les parlementaires avec la robe d’avocat. « C’est mon activité professionnelle initiale », tempère cet habitué du raout patronal venu « travailler [ses] réseaux ».

Rapidement, l’ancien député file rejoindre sa table réservée dans « La Tente », un barnum accessible sur invitation, comme deux autres lieux VIP, « Le Restaurant » et « La Terrasse » de l’école. Un privilège que n’ont pas tous les participants. Les représentants des Opca (organismes paritaires collecteurs agréés), de l’Urssaf ou du Pôle Emploi, tous ces organismes qui saignent les entreprises et freinent les créations d’emploi et, surtout, de richesse, doivent se contenter de coffrets sandwich poulet ou légumes dans « La Pinède », avalés pour certains assis par terre et sous le cagnard !

Venus en force, leurs stands sont presque aussi peu visités que celui de MP 2018. La nouvelle capitale de la culture propose pourtant aux entreprises dès 5 000 euros de dons (2 000 euros après crédit d’impôt de 60 %), payables sur deux années fiscales svp, visibilité, relations publiques, billets pour des expos et même un abonnement à la newsletter MP 2018 ! « La rentrée des entreprises et des patrons, c’est un vrai temps fort, un moment de reprise de contact », assure pourtant, son tout nouveau Guide du routard de l’alternance à la main, Pierre-Laurent Vaglio, directeur régional d’Opcalia, un organisme collecteur pour la formation professionnelle, à la sortie de la matinée d’atelier.

Ecologie politique

Comme les Insoumis lors de leur université d’été, les chefs d’entreprises sont aussi venus pour débattre. Peut-être même avec un peu plus d’esprit d’ouverture que la bande à Jean-Luc Mélenchon. Parmi les intervenants, certains ont plus l’habitude de remplir les pages de Politis que celles saumon du Figaro. La sociologue du travail Danièle Linhart par exemple. Ou le philosophe du numérique Eric Sadin : répondant à un patron de TPE à la barbe en collier très prof des années 70 pestant contre « l’Etat, la redistribution et les gens qui profitent de ça », il s’est mis à disserter, le sourire aux lèvres et les yeux dans le vague, sur la « décroissance, ce mouvement composite, cet état d’esprit, cette prise de conscience, ces actions très locales de solidarité, de mutualisation, d’expérimentation ». Tous les deux ont donné le « la » de leurs tables rondes (respectivement « Je travaille donc je suis » et « La croissance a-t-elle un sens ? ») et ont été les plus applaudis.

« Les patrons ne sont pas tous des voyous, surtout ici où les PME sont très représentées. Il y a beaucoup de passionnés, qui ne cherchent qu’à développer leur activité tout en étant respectueux de leurs employés », plaide en fin d’atelier sur la croissance Georges Berardi, le directeur délégué au développement des relations avec les entreprises de l’Ecole centrale de Marseille. « Regardez le groupe Ricard, c’est le fer de lance de l’écologie », lance de son côté notre cadre de chez KPMG, qui doit être dans le secret des dieux de la sortie d’un « 51 » bio. Avant de jurer la main sur le coeur : « Les chefs d’entreprise ne sont pas conservateurs ! »

Ce qui reste encore à prouver. Dans la battle finale « Sens dessus dessous » entre la philosophe Cynthia Fleury et le PDG de Michelin Jean-Dominique Senard, l’ancien patron de Saint-Gobain explique doctement : « Les entreprises tirent l’économie mais aussi la politique. Comme l’Etat ne joue plus le rôle de providence, c’est à elles de le reprendre. » Ou la promesse d’un retour au bon vieux paternalisme industriel du 19ème siècle ? Ça tombe sous le sens.

Jean-François Poupelin

Reportage publié dans le Ravi n°155, daté octobre 2017

L’UPE13 se met à la téléréalité

Le nom de code fait immédiatement penser à The Voice, l’émission de télé-crochet de TF1. À l’occasion du 26ème Forum des entrepreneurs, Johan Bencivenga, MC de la journée et président du Medef 13, a lancé « The Choice », un programme d’accompagnement par des patrons d’une centaine de jeunes des quartiers populaires qui veulent monter leurs entreprise. Le caritatif a toujours la côte... Les slogans, eux, font peur : « Éveille le chef d’entreprise qui est en toi » ; « Ton futur patron, c’est toi. » Ou la promesse d’un avenir ubérisé et radieux…

Mais l’histoire ne dit pas comment seront sélectionnés les heureux élus. En tapant 1 sur un Smartphone ? Autre proposition : en recensant le nombre de leurs fans. Un procédé déjà utilisé par des fondations pour sélectionner leurs projets. C’est le cas d’EDF pour son « Trophée des associations » et même des chambres régionales de l’économie sociale et solidaire qui laissent au public décider de leur « Prix coup de cœur » (5 000 euros plus un accompagnement d’un an). Bientôt le combat à mains nues ?

J-F. P.

@-Leravi - http://www.leravi.org