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La face cachée d’AMU

Les coulisses de la faculté Aix-Marseille Université
le 13/01/2018

Aix-Marseille Université fait partie des douze pôles universitaires de niveau international voulus par Nicolas Sarkozy. Derrière ce projet d’excellence se dessine un système universitaire à deux vitesses.

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L’anecdote fait beaucoup sourire dans le microcosme universitaire. Afin de grappiller quelques places au palmarès de Shanghaï des 500 meilleures universités mondiales, Yvon Berland, le président d’AMU, a triché comme un vulgaire étudiant qui n’aurait pas révisé. Rangée dans la strate 101-150 dans laquelle le classement se fait par ordre alphabétique, l’université de Marseille-Aix se place à l’honorable 115e rang (4e française) depuis qu’elle s’est américanisée en Aix-Marseille Université !

A la décharge de l’ancien médecin, la manipulation du très controversé palmarès est une tradition française. Faute de Nobel suffisant, pour mieux y faire figurer les universités françaises, Nicolas Sarkozy a poussé au gigantisme, qui a un effet mécanique sur « Shanghaï ». L’ex-président a créé douze pôles universitaires d’excellence de niveau international par la fusion d’établissements d’enseignement supérieur. Née le 1er janvier 2012 de celle des universités de Marseille (Provence et Méditerranée) et d’Aix-en-Provence (Paul-Cézanne), AMU a fait gagner 100 places dans « Shanghaï » aux universités marseillaises avec ses 8 000 personnels, dont la moitié d’enseignants, 75 000 étudiants, 130 structures de recherche et 12 écoles doctorales. La fusion a aussi apporté dans sa corbeille les moyens complémentaires qui lui étaient conditionnés : 500 millions dans le cadre du « plan campus » du même Sarkozy pour la rénovation de son patrimoine et, plus récemment, le label national « initiatives d’excellence » (Idex), qui lui promet 26 millions d’euros par an de dotations supplémentaires de l’Etat.

La carte postale et son revers

Au-delà des chiffres et des financements, six ans après sa création, l’autoproclamée « plus grande université francophone », qui se rêve en faculté américaine, commence tout juste à se pacifier. Menée au pas de charge, la fusion et OrigAMU, la réorganisation qui l’a accompagnée, ont été « vécues difficilement par les personnels » selon Philippe Blanc de la CGT d’AMU. Si tout est loin d’être réglé, comme le prouvent l’affaire de harcèlement sexuel à l’institut hospitalo-universitaire (Marsactu, le 6/10) ou des situations alarmantes dans deux nouveaux départements de l’université, la publication en début d’année d’un audit salé sur les risques psychosociaux à AMU a obligé Yvon Berland à revoir sa conception du dialogue social.

« La direction dénigre encore le rapport, mais elle est partie de ses préconisations pour mettre en place un plan de qualité de vie au travail auquel les syndicats ont été associés », se félicite Cédric Bottero, cosecrétaire de la CGT d’AMU. « Pour nous, ça reste une phase de test dont il faudra faire le bilan », insiste cependant cet élu au Comité hygiène sécurité et conditions de travail (CHSCT), craignant un feu de paille. Autre changement notable en six ans, la carte postale. Par la grâce du « plan campus », le site Schuman d’Aix-en-Provence et une partie de celui de Luminy à Marseille ont été rénovés. D’autres doivent suivre et de nouvelles structures, scientifiques mais aussi culturelles, sont projetées. Pour autant, « les amphis et les salles sont toujours aussi surchargés », regrette Marie-Alice Minassian de l’Unef, deuxième syndicat étudiant.

De surcroît, au centralisme bureaucratique imposé par le président d’AMU, qui a d’autant plus alourdi les démarches administratives que la nouvelle université s’étend désormais sur 58 sites de Gap à Marseille et d’Avignon à La Ciotat, s’est greffée une vision gestionnaire de la gouvernance. « L’autonomie de la loi LRU, la politique d’excellence, ont créé des besoins en ressources humaines, en gestion financière, en compétences de conseil qui, au même titre que toute la symbolique pour créer un campus à l’américaine (bal des étudiants, association d’anciens élèves, orchestre, etc.), ponctionnent des ressources pour l’enseignement et la recherche », rappelle Corine Eyraud, une sociologue du travail, élue CGT à l’AMU, qui s’intéresse à la transformation de l’université en France et en Grande-Bretagne.

Université à deux vitesses

Résultat, à budget constant, à AMU, la précarité a été institutionnalisée dans l’enseignement et la recherche (voir page 12), les emplois administratifs sont mutualisés, la numérisation des tâches s’est imposée et il y a une chasse aux emplois dit « inutiles ». Cette dernière touche particulièrement les agents techniques. Selon la CGT, depuis la LRU, 600 postes de catégorie C ont été supprimés dans l’entretien et la maintenance des bâtiments. Les derniers agents se retrouvent, eux, sans moyens. Yvon Berland a d’ailleurs trouvé le moyen de s’en passer : toutes les rénovations et constructions sont réalisées dans le cadre de partenariats public-privé, qui incluent entretien et maintenance...

Le schéma directeur des ressources humaines (SDRH) en cours d’élaboration tend lui-même à généraliser cette politique. La maintenance informatique serait par exemple dans son viseur, soit 80 postes sur 160. Pour les syndicats, la direction est en train de se recentrer sur « son cœur de métier, l’enseignement et la recherche ». Ils craignent aussi un nouvel OrigAMU. Signe des inquiétudes, la CGT a refusé de siéger dans les groupes de travail chargés du SDRH et FO, comme le SNESUP-FSU, en sont partis. « Tout était ficelé d’avance, se souvient Hélène Aurigny, historienne et secrétaire de la section FO d’AMU. On nous demandait juste quelles fonctions pouvaient être dématérialisées, donc quels postes supprimés ! »

Cette réforme a imposé aux enseignants-chercheurs de plus en plus de tâches administratives, qui s’additionnent à un emploi du temps largement consacré à la réponse aux appels à projets afin de financer leurs recherches. Les étudiants ne sont pas mieux lotis : entre l’état de certains sites en attente de rénovation, les amphis bondés, les travaux dirigés surbookés et les doctorants et vacataires en lieu et place de « vrais profs », les moyens manquent un peu partout. « Dans mon département, le matériel est vieux, les machines tombent en panne, on fait des expériences par groupe de deux ou trois, alors que nous sommes dans une filière de recherche », se désole Marie-Alice Minassian qui achève sa licence de biologie cellulaire.

Mais toutes les filières ne sont pas à plaindre. Droit, médecine, immunologie, astrophysique, font partie des mieux financées, reconnait l’étudiante de l’Unef. Il y a aussi les laboratoires de recherche bénéficiant des moyens complémentaires des Idex, ces « initiatives d’excellence » à l’international. Ils permettent l’embauche de stars, ce qui est bon pour « Shanghaï », ou de post-doctorants qui bénéficient via le programme « Étoiles d’avenir » de budgets auxquels ne rêvent même pas « les sans-dents » d’AMU. « Ça crée une disparité entre enseignants-chercheurs et condamne certaines filières à travailler avec moins de moyens », dénonce Hélène Aurigny de FO.

Cette université à deux vitesses est une tendance nationale, rappelle Caroline Mauriat, secrétaire de la section SNESUP-FSU : « Avec les appels à projet et les labels d’excellence, on se dirige vers, d’un côté, quelques universités qui ne feront que de la recherche et, de l’autre, des collèges universitaires, qui ne feront que de l’enseignement. »

Jean-François Poupelin

1. Yvon Berland n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Enquête publiée dans le Ravi n°156, daté novembre 2017

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