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La recherche vendue comme des yaourts

Où comment Aix Marseille Université commercialise la recherche
le 19/01/2018

Pour faire entrer l’argent dans les caisses d’Aix Marseille Université, son président a développé une société privée chargée de commercialiser la recherche. Au moindre coût, naturellement.

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A Aix Marseille Université (AMU), il n’y a pas que les locaux qui sont loué aux entreprises privées pour faire rentrer de l’argent dans les caisses, il y a aussi la recherche qui est à vendre ! Depuis sa création en 2012, l’autoproclamée « première université francophone » dispose en effet d’une filiale de droit privé, Protisvalor, pour la « commercialiser ».

Le mot ne vient ni des syndicats, ni des personnels, qui dénoncent de leurs côtés la « privatisation de la recherche à travers une nébuleuse », mais de Michel Mancis, le directeur de cette SAS créé en 2002 par Yvon Berland lui-même dans la foulée des décisions du gouvernement Jospin (PS, 1997-2002), son éternel président par ailleurs président d’Aix Marseille Université, du temps où il se rêvait en doyen de la fac de médecine (1). Si sur le site de la société et à la direction d’AMU on préfère parler de « valorisation de la recherche », l’ancien informaticien est formel : « Avant, la recherche ne se vendait pas, elle n’apportait aucun retour sur investissement. Avec les contraintes financières de l’autonomie, on est entré dans une logique économique. Aujourd’hui, elle contribue à donner des moyens aux universités. » Les contrats de recherche et les prestations réalisés par les labos de l’université s’élèvent à 21 millions d’euros en 2017, selon Michel Mancis, dont 7 % reviennent à l’AMU.

Une certitude, l’activité a été jugée assez rentable - 15 à 20 % de croissance par an annoncé - pour que la direction d’AMU utilise dès sa naissance la manière forte afin d’imposer Protisvalor comme seul intermédiaire des contrats de recherche aux enseignants-chercheurs de tous ses labos et de toutes ses entités (CNRS, etc.). Certains se sont ainsi vus menacés d’interdiction de recherche ou de sanctions disciplinaires s’ils n’obtempéraient pas. Jusqu’à la création d’AMU, les chercheurs avaient en effet leurs habitudes avec l’antique Ader Méditerranée (2), une association créée au milieu des année 60. Mais elle avait une tare : elle ne rapportait pas un kopeck à l’université. Les résultats des recherches étaient en effet propriétés exclusive des entreprises.

Une hérésie rapidement corrigée. Sous les pressions de la direction d’AMU, son chiffre d’affaire est passé de 1,3 millions d’euros à 450 000 euros entre 2013 et 2015. Depuis décembre 2016, l’association est en redressement judiciaire et a licencié quatre de ses six salariés. « On a tenté une procédure de conciliation avant le dépôt de bilan pour discuter de la reprise des salariés et des contrats avec Protisvalor, mais il n’y a eu aucune proposition de sa part », assure maître Weber, l’avocat de l’Ader Méditerranée. Une version contestée par Michel Mancis, qui reconnaît cependant « une volonté très très forte de l’université de récupérer [les contrats de l’Ader] ». Un doux euphémisme.

En plus de ces sympathiques pratiques, Protisvalor s’assoie sur pas mal de choses pour remplir les caisses d’AMU. D’abord, « la maîtrise de la recherche », note Corine Eyraud, sociologue du travail, qui a étudiée la transformation des universités en France en en Grande-Bretagne. Ensuite, la SAS renforce une tendance déjà forte à l’université avec la généralisation des appels à projet dans la recherche : la primauté de la recherche appliquée sur la recherche théorique. Une évolution totalement assumée par Michel Mancis. « Mon métier, c’est la défense du service public. Mais aujourd’hui, c’est la finance qui dirige la politique et la recherche doit servir à quelque chose. Alors, AMU et le monde scientifique se sont adaptés », explique droit dans ses bottes le directeur de la SAS.

Si pour Aix Marseille Université ça ne fait aucun doute, pour ses enseignants-chercheurs la perte de sens est encore difficile à avaler. Encore plus chez Protisvalor. « On fait le service après vente des directions scientifiques des entreprises, on analyse des données », se désole un « chargé de projet » Protisvalor.

S’il reconnaît des qualités à son employeur - « très pros, outils performant, respect du droit du travail »
- , le salarié pointe aussi de nombreux reculs sociaux pour des personnels censés être « AMU ». SAS oblige, ils doivent faire une croix sur les avantages de la fonction publique et accepter le recours massif aux CDI de chantiers chers à Emmanuel Macron (
le Ravi n°155). Il y a aussi l’éclatement des salariés entre les différents labos de recherche qui empêche leur organisation  : le CHSCT n’a que trois ans et lors des dernières élections professionnelles seul un des collèges de salariés sur trois a été pourvu, uniquement par des élus sans étiquette. Enfin, une double hiérarchie est imposée : celle administrative de la filiale d’AMU et celle opérationnelle des directeurs de laboratoire, qui décident des rémunérations et de l’organisation du travail. Alors que les contrats ne sont signés qu’avec Protisvalor...

Comme quoi, la SAS est capable d’innover. Quant à savoir si c’est pour le bien de la recherche et des chercheurs...

Jean-François Poupelin

1. Ses actionnaires sont l’AMU (95 %) et l’Université de Nice (5 %), qui est entrée au capital sous la présidence de Dominique Vidal, l’actuelle ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche.

2. Association de développement de l’enseignement et de la recherche.

Enquête publiée dans le Ravi n°156, daté novembre 2017

@-Leravi - http://www.leravi.org