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Fric-frac à l’Ifac

Le poids lourd du "social" à Marseille est au bord du gouffre...
le 30/01/2018

En redressement judiciaire, officiellement à cause des « activités périscolaires », le poids lourd du « social » à Marseille est au bord du gouffre. Certains se demandent qui l’y a poussé...

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Entre fatigue et colère, à l’Ifac Provence, les mots sortent peu à peu : « burn out », « surmenage », « turn-over »… En 2015, déjà, une expertise menée parmi les salariés de ce poids lourd du social à Marseille classait un tiers des répondants dans la catégorie « profil tendu ». L’été dernier, une grève avait mis au jour ce malaise. Aujourd’hui l’association est en redressement judiciaire.

Pourtant, l’Ifac (Institut de formation, d’animation et de conseil), c’est un millier de salariés, 16 millions de chiffre d’affaires, 12 « maisons pour tous » (MPT) municipales, les activités périscolaires dans une centaine d’écoles. Et 2,9 millions de subvention de la Ville ayant toujours soutenu ce réseau national qui, historiquement, est une réponse de la droite à la gauche sur le terrain du « social ». Mais si, en 2015, les comptes étaient positifs, aujourd’hui le déficit dépasse le million d’euros.

Or, arrive à échéance la délégation de service public (DSP) pour les onze MPT que l’Ifac gère à Marseille. De quoi réveiller les appétits des concurrents puisqu’un organisme en redressement ne peut pas candidater. Une stratégie pour mettre sur la touche l’Ifac Provence ? C’est ce que certains craignent en interne. Car si l’antenne provençale est née en 97 pour pouvoir s’implanter à Marseille, depuis 2009, a émergé l’Ifac Paca, une émanation de l’entité nationale. Qui, peu à peu, est montée en puissance.

Gestion « euphorique »

D’après le jugement, la situation actuelle serait essentiellement due aux «  TAP » - les activités périscolaires. Un marché de 6 millions d’euros qui se révèle « lourdement déficitaire ». En cause : « surévaluation du besoin en personnel », « surdimensionnement de la structure administrative », « gestion complexe des personnels » et « indus et pénalités appliqués par la collectivité  ».

« Nous avons rencontré des difficultés par rapport à l’application de l’appel d’offres des TAP », reconnaît aujourd’hui Vincent Gavériaux, à l’époque secrétaire général de l’Ifac Provence. Au plus fort de la crise, à l’instar du trésorier Didier Michaud, il ira jusqu’à évoquer sa  « démission », l’Ifac n’étant « pas assez taillé pour absorber ce volume de travail ». Autre son de cloche en interne : « Les TAP, c’est la poule aux œufs d’or. Le problème, c’est la gestion. » Une gestion qui, avant que l’association ne finisse devant les tribunaux, a pu être qualifiée d’«  euphorique ».

La mobilisation l’an dernier a été presque prophétique, une « lettre ouverte » évoquant une association « au bord de l’implosion voire de la disparition »  : « Nous avons perdu la formation. Faisons-nous du conseil ? Nous avons perdu la petite enfance. De notre sigle, il ne reste que le I et le A : institut d’animation. »

Certains pointent du doigt la mainmise de plus en plus prégnante de l’Ifac Paca. L’antenne locale du national qui, nous dit-on, « ne devait s’occuper à la base que des structures hors Marseille ». Mais, peu à peu, « Paca » a pris en charge des RAM (Relais assistants maternelles) et des crèches. Au point que certains ne savent plus pour qui ils travaillent. Dans les documents internes, une formule revient sans cesse : « MAD  » pour « mise à disposition ».

En parallèle, comme s’il y avait « les dirigeants d’Auchan au conseil d’administration de Carrefour », les représentants du national s’imposent au sein de « Provence ». Et les salariés de dénoncer le fait que le « responsable de l’unité territoriale Sud-Est » ait pu toucher « 72 000 euros » par an ! Avec, entre les deux structures, un système de « refacturation  » complexe, les versements d’Ifac Provence à Ifac Paca doublant en quelques années pour dépasser les 250 000 euros en 2014. Symbolique ? « Provence » déboursera 35 000 euros pour les « 40 ans de l’Ifac » !

Avant de rejoindre l’entité nationale, l’ex-trésorier Didier Michaud lâchait : « J’ai toujours considéré que la délégation marseillaise faisant partie de la "famille" Ifac, il n’y avait pas lieu de formaliser à outrance les relations entre ces deux entités. » Et Ronan Paturaux, l’actuel patron de l’Ifac Provence de minimiser : « Ça va dans les deux sens. Avant d’être à ce poste, je travaillais au sein de l’Ifac Paca et l’Ifac Provence facturait mon travail au national. »

Vers une fusion-absorption ?

Comme Gavériaux : « Pensez-vous que l’Ifac est assez machiavélique pour couler l’Ifac Provence  ? Cela n’aurait aucun intérêt ! Sinon nous ferions une fusion-absorption. » Sauf qu’en 2010, « dans le cadre de la régionalisation » et en « préfiguration du transfert global », Michaud annonçait en CE le début du transfert d’activités et de salariés de « Provence  » vers « Paca  ». Et, 6 ans plus tard, d’ajouter : « La seule chose que nous n’avons pas fait, c’est la fusion-absorption. »

Avant d’en arriver là, les deux structures vont s’associer dans un groupement pour tenter de conserver la délégation de service public des MTP. Mais certains redoutent qu’à terme Ifac Provence aille à la liquidation : « Ça pourrait même permettre à l’Ifac de ne pas avoir à financer le plan social des personnels des TAP, pour lequel 500 000 euros ont été provisionnés. » Ronan Paturaux, lui, assure que «  tout sera fait » pour sauver l’Ifac Provence. Et celui qui est aussi adjoint (UDI) à la mairie de Sorgues (après l’avoir été à Cavaillon) de démentir : « C’est du fantasme de croire qu’il y a un complot politico-associatif. »

Qu’en pensent les politiques ? Impossible d’avoir la moindre réaction. Même l’ex-député Thierry Mariani, qui a chapeauté tant Paca que Provence, botte en touche : « J’ai démissionné il y a 3 ans. Je préfère ne pas vous répondre sur une institution que je ne connais plus.  » La secrétaire de Sylvie Carrega, adjointe en charge du social à Marseille, ne sait quelle excuse brandir : « Elle est souffrante. Et puis, il y a un marché en cours, elle a un devoir de réserve. » Et le dauphin de Gaudin, Bruno Gilles, d’asséner : « Cela ne me concerne pas. »

Pourtant, sur Facebook, on ne compte plus les photos de la vice-présidente de l’Ifac, Automne Unwin-Martin, avec Marine Pustorino, Yves Moraine ou... Bruno Gilles. D’ailleurs, l’ex-maire du 4-5 ne côtoie-t-il pas, au conseil d’administration du CCAS, un certain Ronan Paturaux, l’actuel patron de l’Ifac Provence ? Comme le dit un responsable de structure : « Pour un élu, sur son territoire, un centre social, une MPT, c’est stratégique. A chaque élection, on les voit défiler.  »

A Marseille, les cartes vont-elles être rebattues ? Pas sûr. Mais fin 2016, prudente, la Ville a demandé un « audit  » de l’Ifac. De son côté, en attendant la prochaine audience, mi-novembre, l’association assure avoir déjà engagé, outre des « mesures de restructuration », des « discussions avec la Ville ». Autant dire qu’en interne, certains préparent déjà leurs cartons.

Violette Artaud (Marsactu) & Sébastien Boistel (le Ravi)

Des petits qui grimpent

Suppression des contrats aidés, désengagement de la Région de la convention-cadre... Le 10 octobre, l’union départementale des centres sociaux du « 13 » manifeste devant la CAF pour dénoncer la multiplication des « réformes ». Certains jouent leur survie. Par exemple, le centre social de la Rouguière, auquel la CAF retire son agrément : « Comme nous sommes en redressement judiciaire, la Ville a refusé de nous voir candidater sur la DSP [délégation de service public, NDLR]. Pourtant, on a fait le plus dur puisque notre plan de continuation s’achèvera l’an prochain », déplore le directeur David Diancourt, une pancarte « On meurt » à la main. Gérant trois « maisons pour tous » à Marseille, la fédération bucco-rhodanienne des amis de l’instruction laïque (Fail 13) est, elle aussi, en redressement.

Face aux difficultés, des rapprochements ont lieu comme l’Addap 13, un acteur de poids de la prévention spécialisée, avec le CCO, le « centre de culture ouvrière » au sein d’un « groupe associatif ». Pour certains, le mariage de la « carpe » et du « lapin ». Soupir d’un ancien : « Dans le social aussi, l’heure est aux regroupements. Il faut être gros. »

Ce qui n’empêche pas des « petits » de grimper. Comme Synergie Family. Ou Episec, dont le directeur Joël Desroches est « passé par l’Ifac ». Gérant notamment un centre social dans les quartiers nord, il s’est positionné, dans le cadre du renouvellement de la DSP pour la gestion des MPT sur « 9 équipements. Voir notre candidature acceptée nous a presque surpris. Mais la Ville veut des offres "fraîches, pétillantes" qui ne reproduisent pas l’existant. Nous, on mise sur l’innovation. Et les économies. Là où une grosse fédération va avoir plus de 10 % de frais de siège, on ne dépasse pas les 5 % ».

Quand on lui parle de ses liens avec l’adjoint au sport (LR) des quartiers nord, Richard Miron, Joël Desroches tique : « On a fait partie pour les législatives de son comité de soutien. Comme on a soutenu Christophe Masse lorsqu’il était à 13 Habitat. Nous considérons les politiques comme des partenaires et nous travaillons avec tout le monde - sauf avec le FN - mais on ne veut être affilié à personne. Parce qu’ici plus qu’ailleurs, si ça permet de grimper très vite, le risque est de retomber encore plus vite. »

S. B.

Enquête publiée dans le Ravi n°156, daté novembre 2017, et sur Marsactu

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