Contact

Abo, dons, adhésions

Pour une culture libératrice et universaliste

Une tribune libre d’Alain Badiou, philosophe
le 26/02/2018

Que signifie changer le monde ? C’est le thème d’un cycle de conférences d’Alain Badiou, fin 2017 dans les Bouches-du-Rhône. Pour le Ravi, le philosophe s’interroge sur le lien entre culture et politique. Sujet d’actualité alors qu’est inauguré "Quel amour", le nouveau label "festif et culturel" dans le "13"...

Vous pouvez lire gratuitement cette archive du Ravi. Mais l’avenir du mensuel régional pas pareil, qui existe car ses lecteurs financent son indépendance, est entre vos mains. Participez à notre Couscous Bang Bang : abonnez-vous, abonnez vos amis, vos ennemis, faites un don...

Avant de se prononcer sur ce dont la culture est capable aujourd’hui, il vaut mieux préciser ce qu’il faut entendre par « culture ». C’est en effet un mot chargé d’équivoques, et qui a donné lieu à bien des usages contradictoires. Dans sa signification la plus générale, « culture » est ce qui s’oppose à « nature ». C’est donc tout ce que des groupes humains créent, inventent, organisent, au-delà des données naturelles qui constituent l’espèce humaine, l’animal humain.

Biologiquement, naturellement, il existe une seule espèce humaine, contrairement à ce que tentent parfois de faire croire les racistes les plus enragés. En revanche, il existe évidemment plusieurs cultures, car tout au long des 200 000 ans à peu près d’existence de l’espèce « homo sapiens », et sur toute la surface de la planète terre, quantité de groupes de chasseurs, d’ensembles régionaux et nationaux, d’empires, ont existé, ont prospéré, ont disparu, et ont créé des langues, des techniques, des monuments, des écrits, des œuvres d’art, des religions, bref : des cultures, souvent extrêmement différenciées. Il est donc certain que le mot « culture » n’a son vrai sens qu’au pluriel, « les cultures ». Si bien que quand on parle de « la culture », il s’agit en réalité toujours - s’il ne s’agit pas du sens général et abstrait du couple culture/nature - d’une culture particulière, localisable dans le temps et dans l’espace.

A partir de là, il existe deux orientations opposées dans l’usage du mot « culture ». Soit on l’utilise pour nommer, en fait, la culture singulière de celui qui emploie le mot, ce qui fait dépendre le sens du mot d’un lieu, d’une histoire, d’une langue, voire même d’un milieu social. Dans cette direction, le mot « culture » peut parfaitement prendre un sens nationaliste, chauvin, réactionnaire, colonial, ou se greffer sur les différences de classe. Le mot peut alors s’orienter vers des usages discriminatoires. On opposera les cultures civilisées aux cultures barbares, les gens cultivés aux gens incultes, les civilisations « avancées » aux retardataires, etc.

Soit on entend par « culture » ce qui, dans chaque culture, au-delà de sa singularité, exprime l’effort de l’espèce humaine pour affirmer sa valeur, sa capacité créatrice, la fonction de réconciliation universelle contenue dans les poèmes, les pièces de théâtre, les sculptures, les monuments, les romans, les musiques, les danses…On lie le sens singulier du mot à son sens le plus général, celui qui revient à nommer ainsi tout ce qui fait la grandeur, universellement reconnaissable, de l’aventure humaine. Et alors, « culture » est un mot qui se met au service de l’égalité, d’abord des cultures elles-mêmes, quelles que soient leurs différences, et pour autant qu’elles ne revendiquent aucune supériorité historique et sociale, ensuite finalement des sujets humains, au-delà des âges, des sexes, de la classe sociale, des langues et des coutumes.

Il en résulte que « culture » est un mot qui dépend du contexte politique dans lequel on l’emploie. Au service des nationalismes, des impérialismes, des hiérarchies sociales ? Ou au service de l’internationalisme, de la paix entre les peuples et de l’égalité ?

Dans la période qui va à peu près de la fin de la dernière guerre mondiale aux années quatre-vingt-dix, dans notre pays, la « culture », souvent liée à l’adjectif « populaire », a, dans le cours principal de son mouvement créateur, affirmé des valeurs universalistes. Elle s’est liée aux tentatives politiques visant à changer le monde dans une direction opposée à celle des hiérarchies sociales dominantes. On a construit et financé, au service de cette orientation, de nombreux lieux culturels actifs, y compris dans les banlieues défavorisées.

Dans les décennies qui ont suivi, et aujourd’hui tout particulièrement, la culture est en revanche privée d’appuis politiques suffisamment forts pour persévérer facilement dans cette direction égalitaire. On pourrait peut-être dire ceci : le problème de la culture aujourd’hui, c’est celui d’un recul considérable de la culture proprement politique. Dans un monde où le capitalisme, la concurrence et l’inégalité semblent largement acceptés comme s’ils étaient des lois naturelles, le mouvement culturel s’enlise et s’affaiblit.

L’ennemi contemporain de la culture libératrice et universaliste, c’est la résignation politique, le sentiment qu’à l’échelle du monde et de notre propre société, une seule orientation s’impose : celle de la concentration capitaliste, des rivalités planétaires, de la corruption et des égoïsmes triomphants. Il revient à chacun de lutter contre cette résignation, en lui-même et en direction des autres. Le devenir de la culture, du sens même du mot « culture », est un des grands enjeux de cette lutte.

Alain Badiou

Tribune publiée dans le Ravi n°157, daté décembre 2017

@-Leravi - http://www.leravi.org