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Au pays des francs-macrons...

Quand les "marcheurs" de Macron s’impliquent en franc-maçonnerie
le 2/03/2018

A la découverte des « fraternelles », ces groupes de francs-maçons se réunissant par affinité politique. Illustration avec celle qui se monte à Marseille en marge d’En Marche !

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Il fallait bien que ça arrive. Un article sur les « francs-maçons » dans le Ravi ! Face aux difficultés, l’articlier aime à se réfugier derrière les « marronniers ». Et puis, dans un numéro faisant la part belle au canular, quoi de plus naturel que d’aller dans les coulisses d’un univers méconnu à force d’être maltraité ?

Car ça sent le soufre : « Il y a une méfiance, nous confie un de nos interlocuteurs. Ne parle-t-on pas encore de "complot judéo-maçonnique"...  » Un autre confirme : «  Récemment, une personne qui se révélera proche de l’Opus Dei m’a dit : "Tous les francs-maçons ne sont pas satanistes mais tous les satanistes sont francs-maçons ". Je ne sais toujours pas ce qu’il fume !  »

Certes, le culte du secret comme la volonté d’avoir, malgré tout, quelque influence ne facilitent pas les choses. Emblématique du tiraillement entre l’envie de peser sur la vie publique et le goût de la discrétion, ce débat fin 2016 à Aix-en-Provence du « cercle Ramadier », qui regroupe des « francs-maçons de gauche » : «  Entre le sociétal et le social, le "F.°- M.°" doit-il et peut-il contribuer à une évolution de la "politique" ?  » A l’époque, le président du cercle est encore René Olmeta, figure du defferrisme, ancien patron des CIQ (les Comités d’intérêt de quartier marseillais) et père de la centriste multi-casquettes marseillaise Arlette Fructus.

Il n’y a pas que sur la toile où la prestation d’un Macron devant la pyramide du Louvre nourrit les pires thèses conspirationnistes. Souvenir d’une saillie d’un frontiste ne cachant pas, un soir d’élection, sa déception : «  Je ne sais pas si vous vous rendez compte mais notre pays est dirigé par un Illuminati !  »

Cercles et affinités

Et la presse de faire ses choux gras sur la création par Jean-Laurent Turbet, un ex-socialiste de Levallois-Perret, du «  cercle Camille Desmoulins  » qui rassemble les francs-maçons proches de Macron. Or, hasard du calendrier, est en train de se constituer l’équivalent dans le « 13 » : une «  fraternelle  », c’est-à-dire des francs-maçons se réunissant non autour d’une profession ou d’une obédience mais par affinité politique.

Précision de l’un de ses instigateurs : «  Il y a des fraternelles dans toutes les familles politiques. A gauche comme à droite. Et, bien évidemment, au centre.  » Une manière de dépasser l’injonction maçonnique de ne pas prendre part aux querelles partisanes et d’aller au-delà du marquage politique des principales obédiences. Le mot d’ordre des premières réunions : «  Raisonner, enrichir et faire résonner les idées qui permettent de mettre En Marche un humanisme moderne et universel.  »

Explication de Jean-Laurent Turbet : «  Une fraternelle est moins un cercle de pouvoir que de réflexion pour encourager les franc-maçons à faire ce qu’ils font de mieux, à savoir, de la prospective. Car Macron, il a un programme, il est en train de l’appliquer. Notre but, c’est d’alimenter son action pour les années à venir…  »


Lors de leur première réunion, les « franc-macrons » bucco-rhodaniens ont établi les thèmes sur lesquels travailler : la «  transition énergétique  », le «  vivre ensemble  », les relations avec l’Afrique... Et le premier rendez-vous d’être marqué par la présentation d’une «  planche  » sur «  l’Europe  » : «  Oubliez les rituels, les gants blancs... La franc-maçonnerie, c’est avant tout une méthode de travail, de discussion. On débat à partir de planches, des exposés thématiques. Qui, potentiellement, peuvent nourrir la réflexion au-delà de notre simple cercle.  » Et d’évoquer, tant localement qu’au national, un certain nombre de relais. A mots couverts, un franc-maçon n’ayant pas le droit de faire de l’outing pour autrui...

Corinne Versini, la patronne d’En Marche dans le 13, afiirme ne «  pas être au courant  ». Même si, ajoute-t-elle, «  je connais un peu la franc-maçonnerie, j’ai lu Le moine et le vénérable de Christian Jacq ! Et je n’ai rien contre. On est à l’écoute de tous les groupes, de toutes les associations. Mais, pour nourrir notre programme, pour faire remonter les informations du terrain, on a nos comités !  »

De l’intime au public

Le «  cercle Ramadier  » de son côté, décline notre demande d’interview : «  On est un cercle de réflexion et non une fraternelle d’intérêt. D’ailleurs, on s’est volontairement mis en retrait le temps des élections.  » Notre macroniste, lui, temporise : «  C’est un tout. Le parti est là pour les militants, les affiches... Une fraternelle peut apporter des éléments de réflexion. C’est aussi un cercle d’influence par lequel on peut faire remonter des idées, des positions auprès de ceux qui sont proches de nous. Effectivement, cela s’apparente à du... lobbying…  » Ce que confirme Turbet : «  C’est comme un think tank. Mais, si l’on s’est créé une fois toutes les élections passées, c’est aussi pour se positionner en dehors de tout enjeu électoral. On n’est pas un lieu de cooptation. Ni là pour choisir les candidats de demain.  »

Au-delà, d’après la thèse de Célia Poulet, une ancienne du Lames (le laboratoire méditerranéen de sociologie à Aix), la franc-maçonnerie est aussi un «  lieu d’apprentissage des pratiques à potentiel démocratique. Au départ, je voulais travailler sur les théories du complot - le Da Vinci Code venait de sortir - pour voir comment la défiance, la méfiance était constitutive de l’identité des francs-maçons. Mais, en ayant accès à des planches et au regard de la diversité sociale que l’on trouve désormais au sein des loges, j’ai pu étudier comment les rites maçonniques étaient un apprentissage de certaines pratiques démocratiques. Il y a des règles très précises pour la prise de parole. Et, avec les planches, à l’écrit comme à l’oral, on apprend autant à présenter un travail, à le défendre qu’à le critiquer, le remettre en cause. En acceptant l’altérité.  »


Une «  méthode  » aussi utile au sein de la «  loge  » qu’à l’extérieur. Ce que confirme la sociologue : «  Il y a une tension entre d’un côté, la préservation du secret d’appartenance et de l’autre, une morale. Car, être franc-maçon, même si cela relève de l’intime, du privé, c’est aussi incarner un certain nombre de valeurs. Ce qui peut avoir des échos dans la sphère publique  ». Un engagement que l’on retrouve dans le monde associatif. Mais aussi politique...

Sourire d’un « frère » qui, lui aussi, participe à la « fraternelle » d’En Marche : «  Ici, j’ai l’impression qu’on est aussi fier de faire savoir qu’on est franc-maçon que de faire croire qu’on a tout fait pour éviter que ça ne se sache.  » Et quand on lui demande s’il participe à cette fraternelle parce qu’il est proche des idées du locataire de l’Elysée, il rétorque : «  Pas du tout ! La baisse de 5 % des APL, la suppression des contrats aidés... C’est tout ce que j’abhorre. Mais, vu le peu d’espace d’expression dont on dispose, je ne me voyais pas refuser celui qui m’était proposé. C’est aussi l’occasion de côtoyer et de discuter avec des personnes avec lesquelles on n’a d’ordinaire peu de chance d’échanger. Qui plus est sur un pied d’égalité. De là à les convaincre...  »

Réintroduire un peu de diversité, de débat et de hauteur au sein des partis : quand on voit l’état de ces derniers et les députés marseillais «  En marche  » ânonner leur bilan après six mois au parlement comme ils l’ont fait le mois dernier au théâtre Toursky, on se dit que ce n’est pas de trop. Et que les « francs-macrons » ont du pain sur la planche...

Sébastien Boistel

Enquête publiée dans le Ravi n°158, daté janvier 2018

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