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Des patrouilles de police 2.0 : un « little brother » niçois…

Le test de l’appli Reporty s’achève sous les critiques des défenseurs des libertés
le 7/03/2018

La ville de Nice expérimente depuis janvier Reporty, une application pour smartphone permettant à des citoyens volontaires, en cas d’infraction, incivilité ou accident, d’en transmettre les images en temps réel à la police. Ce test grandeur nature, qui s’achève le 8 mars, suscite la colère des défenseurs des libertés fondamentales.

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«  Christian Estrosi va à contre-courant de ce dont sa ville a besoin !  » tonne David Nakache. Assis dans un salon de thé au cœur de Nice, le président de l’association « Tous citoyens ! » au gabarit de rugbyman, costume-cravate, cheveux et barbe taillés avec soin, ne cache pas le motif de sa contrariété : il s’agit de Reporty, une application mobile de police collaborative, ou police 2.0, que la ville de Nice, jamais avare d’innovations technologiques, expérimente depuis le 15 janvier 2018. Celle-ci permet à ses utilisateurs, lorsqu’ils se trouvent confrontés à des infractions, des incivilités ou des accidents, de les filmer et de transmettre les images en temps réel au centre de supervision urbain. Ensuite, la géolocalisation des smartphones rend théoriquement possible aux forces de police d’intervenir rapidement. «  Si l’attentat du 14 juillet 2016 a engendré de nombreux mouvements spontanés de solidarité et d’empathie, la municipalité tire en arrière et brise cet élan naturel  », proteste encore David Nakache.


Lorsqu’on déambule dans Nice, il est donc possible, depuis trois mois, d’imaginer que chaque personne croisée est peut-être, grâce à Reporty, un auxiliaire de police bénévole. Comme en écho du « big brother » dans 1984 de George Orwell, les niçois sont-ils tous appelés à devenir durablement des «  little brother  » ? La cité des anges s’est déjà imposée comme la capitale française de la police high-tech grâce à son vaste réseau de vidéo-surveillance (1 950 caméras, soit 27 par km², le plus important de France). La soif de buzzs techno-sécuritaires du maire LR de la ville, Christian Estrosi, serait-elle intarissable ?


« Chacun d’entre nous doit devenir un citoyen engagé acteur de sa propre sécurité, et donc de la sécurité collective, a justifié Christian Estrosi lors de la présentation de l’application à la presse, le 12 janvier dernier. Lorsque les nouvelles technologies rendent aujourd’hui possible ce qui hier relevait de la science-fiction, pourquoi s’en priver ? » Mais les défenseurs des droits et libertés individuels n’ont pas manqué de répondre aussitôt que tout ce que les nouvelles technologies rendent possible n’est pas ipso facto utile ni nécessaire.


Un collectif «  anti-Reporty  », fédérant des associations (LDH, Tous citoyens, Mrap…), des syndicats (CGT…), et des partis politiques (EELV, LFI, PCF, PS…), a même été créé début février. Ses membres dénoncent, pêle-mêle, d’intolérables atteintes à la vie privée, une dérive sécuritaire de la municipalité, ou encore une société de défiance généralisée, où tout le monde surveille et suspecte tout le monde. « L’application Reporty vise à instiller dans l’esprit des niçois la guerre de tous contre tous, dénonce Henri Busquet, membre de la section niçoise de la Ligue des droits de l’Homme. La France a déjà connu des régimes encourageant la délation ! Le but de l’opération est non seulement de dénoncer les crottes de chien sur les trottoirs, mais aussi et surtout les SDF et les migrants qui trouvent refuge dans les cages d’escalier.  »


Reporty est une application développée en Israël, par la start-up de l’ancien premier ministre Ehoud Barak. Elle est testé jusqu’au 10 mars par des agents de la ville de Nice ainsi que des volontaires issus de comités de quartier, des « voisins vigilants » ou encore de la réserve civile et citoyenne. Au terme de cette phase d’expérimentation, il sera procédé à un bilan. Mais son importation durable en France pourrait être entravée par différents recours. La collectif anti-Reporty a en effet saisi la Commission nationale informatique et libertés (Cnil) ainsi que Jacques Toubon, le défenseur des droits.


« Si Christian Estrosi plaide pour l’utilisation d’outils technologiques illégaux, tels que Reporty ou la reconnaissance faciale, c’est afin de se prémunir à l’avance contre de futurs attentats ou autres incidents, analyse David Nakache. Car il pourra alors se dédouaner en avançant qu’il avait souhaité mettre en œuvre des moyens technologiques permettant de les éviter et qu’on l’en a empêché.  » Un exemple de démagogie techno-sécuritaire 2.0 ?


Boris Barraud

Reportage publié sur le www.leravi.org le 07/03/2018

@-Leravi - http://www.leravi.org