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Le mauvais feuilleton de deux festivals concurrents, à Cannes et à Lille, dédiés aux séries...
le 20/04/2018

Alors que "Cannes séries" ferme à peine ses portes, vont bientôt ouvrir celles, à Lille, de "Série Mania". Soit deux festivals « internationaux » dédiés aux séries le même mois d’avril ! Retour sur un mauvais feuilleton...

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Vous êtes fan de séries ? Le mois prochain (cet article a été publié dans le numéro du Ravi daté mars 2018), vous ne saurez où donner de la tête. Fin avril se tiendra à Lille le festival Série Mania. Et, juste avant, aura lieu Cannes Série, le « festival international des séries de Cannes  ». Si les plus « accros » n’y trouveront rien à redire, un tel embouteillage interroge.

Car seul Lille a le soutien de l’État, les pouvoirs publics ayant plaidé pour qu’il n’y ait qu’un festival. Or, celle qui est à l’origine de cette idée, l’ex-ministre de la Culture Fleur Pellerin, est désormais présidente de Cannes Série ! Tandis que Laurence Herzberg, à qui elle avait confié une étude sur le sujet, est maintenant patronne de Lille Série Mania  !

Ça ne se bouscule pas pour revenir sur ce mauvais feuilleton. Dans l’entourage de Laurence Herzberg, on ne voit «  pas l’intérêt de commenter ce qui se passe à Cannes  ». A Cannes, silence radio du côté du festival comme de la mairie. «  Trop tôt  », nous dit-on, la programmation devant être dévoilée à la mi-mars.

Scénario bâclé

Pourtant, y a de la matière. Comme le lancement, annoncé au conseil municipal en février par le maire (LR) David Lisnard, du Cannes Série Institute, une «  résidence d’écriture  » associant l’université à Canal + et Vivendi, dans le cadre d’une «  chaire internationale de storytelling », cet « art » de raconter des histoires très en vogue chez les élus.

Spécialiste des séries, Alain Carrazé a accepté de nous éclairer : «  A la base, il y a la volonté de l’État de financer un festival "officiel" des séries. Même si, dans l’absolu, ça ne se décrète pas, derrière, il y a des moyens et la volonté de ne plus saupoudrer. La ministre de la Culture, Fleur Pellerin, a donc demandé une étude. Problème : elle s’est adressée à Laurence Herzberg qui était déjà à la tête d’un festival de séries au forum des Images, Série Mania !  »

Sans surprise, le rapport, estimant que «  l’éparpillement ne permet pas d’avoir une taille critique suffisante  » et qu’«  il ne s’agit pas de créer ex nihilo un nouvel événement  », conclut que «  le festival Série Mania contient déjà les prémisses de ce festival international des séries  ». Précisant que celui-ci «  pourrait s’étendre en dehors du forum des Images  », il préconise de «  s’associer au festival Séries Séries de Fontainebleau  ».

Sauf que la ministre de la Culture a changé. Un appel à projet est lancé par le CNC. Qui écarte Paris. Puis Cannes, jugeant la «  ligne éditoriale pas suffisamment définie  » et la «  notoriété  » de la ville, du fait du Festival, comme «  une faiblesse  »  : « Des interrogations demeurent quant à la trop grande proximité entre les 2 manifestations.  » Comme sur la « possibilité de faire émerger un événement consacré aux séries à partir du Mip TV  », le marché audiovisuel cannois d’avril. Le CNC retient donc Lille : «  Ce qui a séduit, note notre spécialiste, c’est le soutien conjoint de Martine Aubry et de Xavier Bertrand.  »

Ultimes rebondissements : alors que Marie Baracco, du festival de Fontainebleau, avait appuyé le dossier lillois, c’est Laurence Herzberg qui prend la tête de Lille Série Mania tandis que l’ex-ministre de la Culture Fleur Pellerin rejoint le festival cannois, maintenu contre vents et marées par le maire. Soupir de notre confrère : «  On parle politique, économie mais toujours pas de séries. Parce qu’au fond, ce n’est qu’une histoire de gros sous. Pour une raison simple : on ne peut gagner d’argent avec un festival de séries. Légalement, il n’est pas possible de faire payer pour voir des séries sur grand écran. Le soutien de l’Etat devient alors capital. Comme celui des collectivités.  »

Fleur et gros sous

Et, à Cannes, on déroule le tapis rouge. Soutenue par ailleurs par la Région, l’Association française du festival international des séries de Cannes a bénéficié, outre de «  250 000  » euros du département, d’une première subvention de la ville de « 150 000  » euros puis, cet été, d’une rallonge de «  700 000  » ! Ce qui propulse la structure présidée par Fleur Pellerin parmi les plus aidées de la ville.

Pas de quoi faire tousser l’opposition. C’est tout juste si Annick Lacour, conseillère « indépendante » cannoise, émet des réserves à propos du « Cannes Série Institute », sur « l’emprise du privé au sein de l’université », Vivendi finançant cette résidence d’écriture de 5 semaines à hauteur de 250 000 euros. Elle n’en salue pas moins le soutien à la «  culture  », citant au passage le futur «  pôle de l’image  » à la Bocca où poussera un multiplexe signé Ruddy Rucciotti. Et puis, le maire, nous dit-on, serait un «  vrai fan de séries ». Mais peut-être que le festival est aussi un moyen de venir à la rescousse du Mip TV, le marché des programmes audiovisuels d’avril à Cannes...

Pourtant, la ville prend déjà en charge un tiers du coût de la manifestation. Mais, depuis plusieurs années, sa fréquentation stagne autour de 11 000 visiteurs, d’après le rapport de la Chambre régionale des comptes rendu public lors du dernier conseil municipal. Un conseil où a été validée une convention avec Reed Midem, la société gérant le Mip TV pour qu’elle s’occupe aussi de Cannes Séries. Avec l’objectif d’«  attirer davantage de talents, de créateurs et de producteurs au Mip TV  ». Voilà qui est clair. Comme le fait que le festival a pour vocation à être «  mis en œuvre tous les ans  ».

Ce n’est donc pas pour demain qu’il y aura, entre Lille et Cannes, confirme-t-on des deux côtés, le «  moindre accord  ». Pourtant David Lisnard et Xavier Bertrand, le président des Hauts-de-France, auraient tout pour s’entendre. Ils semblent aimer les séries. Et pas trop le patron de la droite Laurent Wauquiez. Qui s’y connaît, côté « mauvais feuilleton »...

Sébastien Boistel

Enquête publiée dans le Ravi n°160, daté mars 2018

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