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24 heures chrono dans la fac Saint Charles bloquée

Reportage en immersion dans un mouvement étudiant marseillais très peu médiatisé
le 23/04/2018

Le blocage « illimité » jusqu’au retrait de la loi « Orientation et réussite des étudiants », se poursuit à la faculté Saint Charles de Marseille. Il a été voté, le 18 avril, en assemblée générale. Reportage en immersion au cœur d’un mouvement, peu médiatisé et volontairement minimisé par l’administration, mais qui fédère de nombreux étudiants et enseignants opposés à une réforme mettant fin à l’égalité entre les bacheliers.

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Facile ? Ça semblait l’être. Mais pénétrer sur le campus de la faculté Saint Charles, au centre de Marseille, pour se rendre à une assemblée générale, ce mercredi 18 avril midi, s’avère finalement très compliqué ! Dans le « grand amphi », le comité de mobilisation doit une fois de plus débattre des modalités d’actions contre la réforme du processus d’admission à l’université décidée par le gouvernement avec la loi « orientation et réussite des étudiants » (ORE)... Des étudiants occupent désormais le bâtiment 5, soit le plus grand de la faculté, et bloquent les activités depuis deux semaines. Ils réclament le retrait de cette loi dite Vidal qui prévoit la sélection déguisée des candidats notamment à l’aide de l’outil algorithmique « parcoursup ».

Les filières classent les vœux d’orientation des étudiants selon différents critères : lycée d’origine, série du bac, notes des classes de première et de terminale mais aussi, selon des « fiches avenir » complétées par les chefs d’établissement et les professeurs principaux qui jugent de la méthode de travail, de l’autonomie et de la capacité à s’investir de l’élève. Les étudiants dénoncent aussi la privatisation des universités qui va entraîner un report des coûts de fonctionnement sur les clients avec des droits d’inscription de plus en plus chers à leur charge comme ce master de Nice qui demande désormais 4000 euros pour s’y inscrire. « En décembre, les premières AG étaient celles du personnel, le calendrier ne laissait place à aucune proposition de notre part. Ensuite, se sont ralliés les étudiants », précise Lionel Nguyen Van Tho, maître de conférences à la faculté de Saint Charles.

Bloquée... sur le parvis
« Les journalistes ne peuvent ni entrer ni assister à l’AG », martèle l’un des trois agents de la sécurité qui contrôlent chacune des personnes souhaitant s’introduire sur le campus. Nous avions pourtant franchit la veille le portillon sans contrôle et les étudiants, même s’ils ne souhaitent pas être filmés ou photographiés, ne voient aucun inconvénient à ce que des notes soient prises pendant leur assemblée. « Appelons la doyenne, nous allons voir avec elle », propose l’un des gardiens. Escortée par un agent jusqu’au bureau de Laurence Mouret, elle exprime d’abord son soutien au dispositif Parcoursup avant de poursuivre : « Si vous faites un reportage équilibré dans lequel vous écoutez aussi ceux qui sont contre le blocage, je pourrais peut-être vous laisser interroger les élèves et les professeurs dans l’enceinte de la fac mais pas vous laisser écouter l’AG. Vous pouvez leur parler devant la faculté, quand ils auront fini. Ce n’est pas une réunion Aix-Marseille universités donc je ne peux pas vous y autoriser. J’ai peu d’élèves investis. » Aimablement, sa secrétaire nous raccompagne jusqu’à l’entrée de la faculté.

Bloquée sur le parvis de la faculté, nous observons les rares allées et venues d’étudiants et professeurs qui rythment la plage horaire de la pause méridienne. Sur vingt-deux élèves et professeurs interrogés, seulement sept étudiants ne connaissent rien au mouvement ou avouent ne pas s’y intéresser. « Une bonne solution est d’utiliser la contre proposition plutôt que le passage en force. Aussi, on pourrait corriger APB qui n’était pas si terrible », souligne Martine Quino, professeure agrégée, regrettant que d’autres moyens de lutte qu’un blocage ne soient pas utilisés. Mais personne n’exprime son mécontentement à l’égard du mouvement, y compris ceux qui n’y participent pas. « C’est bien qu’il y ait des gens qui se mobilisent. C’est le seul moyen de réagir, ils sont obligés de bloquer pour revendiquer », juge un étudiant en 3ème année de licence en sciences. « Opposé à Parcoursup, je soutiens complètement le mouvement mais pas le temps d’aller aux AG », commente Fabrice Barth, enseignant en histoire. « La privatisation est le plus grave, ils ont raison de bouger, on aurait dû le faire aussi mais on avait tout révisé pour nos partiels », confient deux étudiants en licence de mathématiques.

Un enseignant d’Aix-en-Provence en charge du théâtre Antoine Vitez à la faculté d’arts, lettres, langues, et sciences humaines est scandalisé car « le théâtre a été réquisitionné sans aucune concertation des professeurs et un spectacle a été annulé par la direction pour faire passer des examens ». Et Virginie Baby-Collin, professeur de géographie à la formation des enseignants de s’indigner : « Ce mouvement est très mal relayé dans les médias. Il a fallu attendre la catastrophe de Montpellier. Certains universitaires semblent refuser que ça bouge alors que tous savent qu’on ne peut pas appliquer cette réforme. »

Mercredi, à l’issue de l’assemblée générale, le blocage illimité du site est voté par les participants jusqu’au retrait de la loi ORE. « On souhaite redonner aux étudiants le pouvoir de se réapproprier leur éducation. Si on ferme les portes aujourd’hui, c’est pour qu’elles soient ouvertes à tous demain » ; « c’est notre seul moyen de nous exprimer » ; « on a de la chance que ce soit un service public en France, même ceux qui a priori étaient contre le blocage reviennent finalement aux AG une fois qu’ils se sont informés », expliquent tour à tour différents étudiants souhaitant rester anonyme.

Une nuit en amphi
Il faut attendre 17 heures pour demander à nouveau à la doyenne l’autorisation de rentrer sur le campus. « Je suis désolée pour ce matin, c’était un peu compliqué, s’excuse-t-elle finalement dans son bureau. Oui, vous pouvez aller les voir maintenant. Vous savez, je ne donne pas tort à Parcoursup. Si on parle étudiants alors je peux aider, si on parle cheminots alors je ne peux pas. » Et Laurence Mouret de préciser ses positions : « Je suis là pour organiser les cours et former. Il n’y a pas de sélection car je ne peux pas dire "non" à un élève mais seulement "oui" ou "oui si". Le classement sert à savoir qui a besoin d’accompagnement ou pas. La question de fond est acceptons-nous tout le monde ou doit-on faire des voies différentes pour aider tout le monde ? Beaucoup arrivent avec un bac technologique, seulement 10 % réussissent leur année. » Avec la réforme, les facultés pourront demander un traitement spécial en cas de niveau insuffisant de l’élève (« oui si »), mais vu le manque de personnel et de moyens financiers, combien vont-ils être concernés ? « Nous, à Saint Charles, nous ne voulons pas augmenter le prix des diplômes universitaires, poursuit la doyenne. Et pour ce qui est des systèmes de compensation, je n’ai vu aucun brouillon écrit là dessus... »

18h30 : il est enfin possible de rejoindre le comité de mobilisation ! Une trentaine d’étudiants sont assis sur l’esplanade devant le « grand amphi » et débattent au sujet des rapports de force et de la violence. Sont-ils utiles ? Comment rester fidèle à ses idées et ne pas agir pour plaire aux médias ou plaire au doyen ? Comment laisser des traces de son action dans le temps ? Telles sont les questions que se posent les participants et auxquelles ils essayent de répondre une fois leur tour de parole venu. 19H30 : l’atelier des bonnes pratiques en manifestation commence. Comment se préparer ? « Ne pas prendre sa carte d’identité peut être une stratégie pour saturer le commissariat en cas d’arrestations collectives, éviter d’avoir des armes par destination, comme une fourchette par exemple. » Soutenus par une attention générale, les trois intervenants poursuivent avec ce qu’il faut faire et ne pas faire pendant la manifestation : « il est important d’avoir un binôme pour que quelqu’un sache constamment ce qui vous arrive. Et même après la manif, ne repartez pas seul, des groupes qui ont des intérêts différents que les vôtres profitent de ses moments pour passer des gens à tabac. » 20h20. Un dernier point sur les lois de la garde à vue achèveront ses explications. « Demain on ne sera pas cortège de tête mais c’est toujours bien de pouvoir penser à tout ça », précise l’un des trois étudiants qui animent cette intervention.

Un match de foot prend place peu à peu sur l’esplanade, l’audience se disperse pour rejoindre la cuisine installée au rez de chaussée du bâtiment 5, une salade de boulghour et des lentilles se préparent. Sur la table d’information, juste à côté, se côtoient Le Courrier international, des exemplaires de Manière de voir du Monde Diplomatique, une brochure du parti communiste français, des livres de philosophie et de politique, le magazine Avant-garde. Profitant de cette pause, certains lisent, d’autres jouent de la guitare ou communiquent avec leurs proches via internet.

« Il est 20h59 ! Dans une minute réunion blocage ! » L’assemblée a doublé de volume, 62 étudiants sont présents pour décider de la stratégie à adopter demain matin : « Il faut qu’on soit sur le pont à 5 heures, donc réveil à 4h30, on bloque les 14 entrées. Faudra parler aux étudiants pour bien les informer. » « On bloque aussi pour amener les gens à la manif, donc ils peuvent venir avec nous à 10h ! ». « Ceux qui ont des animaux sont autorisés à aller les nourrir. Le personnel du centre régional d’œuvres universitaires scolaires (CROUS) et ceux qui passent l’agrégation ont le droit de rentrer, on peut faire des équipes volantes pour se relayer, on tient jusqu’à 10h ensuite certains vont à la manif et d’autres restent sur le campus ». « Faut se donner les moyens de faire durer notre mouvement et de bien bloquer notre fac ». « Est-ce que le personnel est payé si nous bloquons ? » Réponse : « oui ». « Y’a vraiment personne qui rentre alors ». « Comment faisons-nous pour inclure les autres ? Gros ateliers et notamment avec les profs ? » « Les examens sont un bon moyen que l’on soit écouté même s’ils s’organisent pour les faire passer ailleurs ». « Il est 22h26, le blocage commence dans 6h ! Réveil à 4h30 ! ». Trois amphithéâtres sont transformés en dortoir partout où l’espace est suffisant pour accueillir un sac de couchage ou un hamac.

Ravel réveille-matin
4h15, le jeudi 19 avril : Le Boléro de Maurice Ravel nous sort petit à petit du sommeil dans le 2ème amphi. Le café et le thé sont prêts ! Quelqu’un a eu la délicate attention de préparer le petit-déjeuner pour tout le monde. 4h48, recherche des cadenas pour bloquer les portes. Les équipes se forment et partent vers les différentes entrées de l’université : les poubelles sont retournées, tout ce qui est trouvé est transporté pour faire barrage aux entrées. 5h48 : les barricades sont en place, il est l’heure de la deuxième tournée café. « On a bien travaillé, ensuite à 8h00 on ira bloquer toutes les portes et voilà. » 6h32 : la moitié des bloqueurs a rejoint l’entrée principale de la fac où chaises, tables, banderoles et pancartes ont été disposées. Distribution de pains au chocolat gracieusement offerts par le boulanger du coin.

Tour à tour se succèdent personnel de la faculté et étudiants. « Bonjour, avez-vous eu l’amabilité de bloquer la faculté aujourd’hui ? » « Oui », « super, merci ». « La fac est fermée aujourd’hui ? » « Oui », « Okay, merci, courage ». « La semaine dernière on était 200 à parler devant la fac à propos du mouvement. Désormais, les gens savent qu’elle est bloquée et ne viennent plus. »

Les étudiants s’improvisent maintenant animateur radio sur la sono entre un morceau de jazz et un morceau de hip hop pour donner à entendre en douceur leurs revendications. 10h0, des cris de joie s’élèvent ! « Bon les camarades, maintenant que les lycéens nous ont rejoint on va pouvoir partir en manif ! » « Allez, tous sur la route derrière la banderole, s’il vous plaît ! » « Et la fac elle est à nous ! On s’est battu pour la gagner, on se battra pour la garder ! ». La descente jusqu’au Vieux-Port, où un cortège interprofessionnel à l’appel des organisation syndicales doit défiler pour « faire converger les luttes », s’effectue par la place Jules Guesde. Dans les rangs étudiants et lycéens aucun casseur n’est présent. Seulement des personnes soucieuces de conserver une éducation accessible à tous.

Marine Torres

Reportage publiée sur le www.leravi.org le 23 avril 2018

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