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Des frondeurs très discrets

Pour leur deuxième rentrée politique, les députés "marcheurs" seront-ils plus revendicatifs ?
le 10/09/2018

Le gouvernement Philippe déréglemente le marché du travail et le système de protection sociale afin de « libérer » l’économie. Des députés « marcheurs » réclament, sans éclat, la mise en marche du second volet du programme d’Emmanuel Macron : « protéger ». De mauvais coucheurs ?

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Si les effets sur l’emploi et le pouvoir d’achat des mesures engagées par le gouvernement Philippe se font attendre, certains les subissent par contre déjà. A l’assemblée nationale, des députés de la majorité frôlent le burn out ! «  C’est une première année dense. Il faut se faire aux codes tout en gardant un esprit critique pour rester "nouveau monde", articuler cette nouvelle vie, le partage entre Paris et la circonscription, avec la vie familiale et il y a eu beaucoup de textes. Se prendre ça de plein fouet, c’est costaud !  », souffle Claire Pitollat, députée des 7e et 8e arrondissements de Marseille « de gauche et de droite ». Ingénieure chez EDF, elle étrenne son premier mandat et son premier engagement en politique.

Réformes du code du travail, de l’ISF et de la fiscalité, de l’entrée à l’université, de la SNCF, de la formation professionnelle et de l’assurance chômage, du logement… Depuis un an, l’exécutif ne laisse pas souffler sa majorité. «  On respecte le programme, se félicite Cécile Muschotti, une ancienne socialiste élue en 2017 à Toulon. Nous avons un calendrier avec deux phases, libérer l’économie des barrières et codes pour envoyer des signes positifs à ceux qui veulent entreprendre et sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes, puis redistribuer.  » Si elle approuve les réformes, y trouve de la «  cohésion  », Delphine Bagarry, députée de Digne-les-Bains (04), estime de son côté «  qu’il y a [eu] trop de lois  ». «  C’est impossible de travailler de manière approfondie  », regrette cette médecin de campagne, passée aussi par le PS.

Une marche forcée renforcée par quelques textes hors programme. Comme la loi « asile et immigration », très sécuritaire, qui a marqué un premier signe de fatigue nerveuse dans la majorité. Seul un peu plus d’un quart des députés LREM de Paca l’ont votée, la plupart étant plus ou moins opportunément absents le soir du vote. Delphine Bagarry et François-Michel Lambert, le député de Gardanne (13), se sont même abstenus. «  Je ne partage pas le sens politique de cette loi  », balaie l’élue de Digne. Pendant son examen, d’autres ont fait part de leur déception face à un texte loin des promesses de campagne d’Emmanuel Macron, lequel prenait l’Allemagne en exemple. A l’image de Joël Giraud, député de Briançon, qui se disait «  hyper mal à l’aise  » à l’annonce, en décembre, des premières pistes (1).

Une politique… désincarnée

Le rapporteur du budget est d’ailleurs un dangereux récidiviste. En mars, les radicaux de gauche (PRG) avaient plaidé, en vain, pour une redistribution d’une partie de la cagnotte fiscale de 2017. Dans les rangs des « marcheurs », de plus en plus s’impatientent en effet de l’absence de mise en œuvre du second volet du programme présidentiel "protéger » - et de l’image de droite de la majorité et du gouvernement. «  J’espère qu’on va pourvoir le faire vivre, commente Delphine Bagarry. On porte un changement dans la vision du travail, de la place du libéralisme et du capitalisme, on remet en cause des politiques sociales parce que la société bouge, mais je n’oublie pas la nécessité d’un rééquilibrage.  » «  Il y a eu de vraies mesures sociales prises par le gouvernement - augmentation du minimum vieillesse, de l’allocation handicapé -, mais elles ne sont pas suffisamment incarnées. Comme le volet "protéger" ou la politique de la ville, aucun ministre ne les porte  », regrette de son côté le Marseillais Saïd Ahamada, député des 15e et 16e arrondissements de Marseille. Le gouvernement ne serait donc pas « et de gauche » ?

D’autres vont même encore plus loin. Pour l’ancien écolo François-Michel Lambert, c’est toute la politique menée qui manque «  d’incarnation  ». «  Ça patine dans la technocratie, on manque d’idée, de récit de ce que nous souhaitons. On veut redonner sa grandeur à la France, et après ? Il y a urgence d’incarner le nouveau monde  », tacle le député de Gardanne (13). «  Certains essaient d’exister, sont dans une stratégie politicienne  », contre Cécile Muschotti, qui fait partie d’un groupe de députés proche d’Emmanuel Macron. «  François-Michel Lambert fait ce qu’il sait faire le mieux, faire chier  », s’amuse de son côté un socialiste local. Avec quelques radicaux de gauche, une petite poignée de LREM et des non-inscrits, l’ancien écolo travaille même à la création d’un nouveau groupe.

S’il assure qu’une quarantaine de députés supplémentaires sont «  dans son périmètre  », on est encore loin d’une fronde. La majorité rassemble 311 élus ! «  Il ne faut pas se raconter d’histoire, les protestataires ont voté l’essentiel des mesures  », rappelle aussi Pierre Dharréville, député PCF de Martigues. «  La loi asile a montré que l’on pouvait faire entendre une autre voix sans que ça ne déstabilise le groupe. Je n’ai pas l’impression de ne pas être à ma place  », assure en écho Delphine Bagarry, qui elle fait partie du pôle social du groupe LREM.

Députés dépités

Par contre, on est loin de la co-construction si chère au candidat Macron. «  Elle se fait en amont, en commission, avant la présentation de la loi devant l’assemblée nationale  », jure Saïd Ahamada. Pourtant, la réforme de la formation professionnelle s’est totalement affranchie des propositions des partenaires sociaux. Malgré les désaccords dans le groupe LREM, la loi asile a elle très peu évolué vers plus d’humanisme. L’enfermement en centre de rétention des mineurs en attente d’expulsion a été par exemple maintenu. «  La réforme constitutionnelle devrait offrir aux députés une possibilité de mieux travailler en profondeur. S’il y en a moins, ils auront plus de moyens  », promet la Marseillaise Claire Pitollat.

«  Le gouvernement est très directif. Les députés de la majorité disent avoir même du mal à faire passer un amendement. Ils ont peu de prise sur le législatif, certains son déçus  », juge cependant Etienne Ollion, chercheur au CNRS à l’université de Strasbourg et spécialiste de sociologie politique (2). Jusqu’à présent l’exécutif bénéficie également d’un excellent alignement des planètes : pas de réelle opposition dans ses rangs, une phase de conquête qui pousse plus à l’unité qu’à la fronde. «  La majorité a aussi des affinités électives avec le programme de réformes d’Emmanuel Macron  », poursuit le sociologue. S’il note que la «  nouvelle assemblée nationale est radicalement différente", plus jeune, plus féminine, renouvelée à 72 %, avec 28 % de novices en politique -, Etienne Ollion pointe aussi une sociologie qui ne «  s’est pas vue depuis 40 ou 50 ans  » avec nombre d’entrepreneurs et de cadres supérieurs du privé.

Dans un article paru dans Le Monde du 18 mai, le chercheur assure même que l’assemblée nationale «  est certainement l’une des plus socialement élitistes depuis la fin du 19e siècle.  » Et de préciser au Ravi : «  Mais à cette époque, il y avait déjà des groupes politiques qui faisaient monter des ouvriers. Là, il y en a un seul et ça fait longtemps qu’il n’a pas mis les pieds à l’usine.  » Le nouveau monde ressemble de plus en plus à l’ancien. Même au très ancien.

Jean-François Poupelin

1. nouvelobs.com, 20/12/17.

2. Coauteur de Métier  : député. Enquête sur la professionnalisation de la politique en France (Raisons d’Agir, 2017).

Enquête publiée dans le Ravi n°163, daté juin 2018

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