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Règlements de comptes médiatiques

Quartiers marseillais versus clichés
le 4/10/2018

Les clichés véhiculés par la presse après chaque crime dans les quartiers marseillais font eux aussi trop de victimes…

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«  Personne ne va salir ta mémoire. Tu n’étais pas un délinquant.  » Les mots d’Oya Günes retentissent sur le terrain de basket du Plan d’Aou, dans le 15ème arrondissement de Marseille. C’est ici que la plus jeune des cinq sœurs d’Engin Günes prononce son discours, ce 17 juin, face aux centaines de personnes réunies pour une marche blanche.

Le meurtre à l’Estaque, fin mai, de ce jeune homme d’origine turque, chauffeur à Cartreize, sans antécédent judiciaire, a suscité une vive émotion. «  Même la police a pleuré quand elle est venue ici, raconte sa grande sœur Aslihan, avec un sourire dont la douceur n’enlève rien à ses traits tirés. Ils sont venus fouiller la chambre d’Engin pour leur enquête, pour voir s’il ne trempait pas dans les trafics. Et la seule chose qu’ils ont trouvée, cachée tout en haut d’une armoire, c’est un Snikers... Ce soir-là, pour la rupture du jeûne, il avait tout partagé... Mais celui-là, il devait le donner à Oya.  »

Stigmatisation

De nombreux médias ont relaté l’affaire en la décrivant comme un simple «  règlement de compte  », provoquant la colère de la famille. «  Ils l’ont tué une deuxième fois, tranche Amouni Adda-Attou, une amie de la famille. Non seulement il est mort, mais on touche à son honneur, à sa dignité.  » Car règlement de compte rime avec voyou, drogue et avec tous coupables. Une amie d’Oya, s’étant rendue à la préfecture pour demander l’autorisation de la marche blanche, s’est vue répondre que «  vous savez, madame, on ne meurt pas pour rien  ». Et de repartir sans que sa démarche ait été prise en compte.

Les familles sont ainsi souvent stigmatisées confirme Yamina Benchenni, présidente du collectif 1er Juin. En 1990, le meurtre de son propre frère par un militant Front national a aussitôt été relié à l’affaire Peschard, maire du 7ème secteur assassiné pour ses dérives mafieuses, «  alors qu’il n’avait rien à voir là-dedans, et que rien ne le laissait à penser  » : «  On a été traînés dans la boue. Je n’ai pas supporté.  »

Dans les quartiers Nord, comme elle le répète avec amertume, «  dès lors que vous mourez d’une balle, vous êtes suspect  ». Et les morts sont nombreux. Amouni et sa sœur Zohra font le morbide décompte à haute voix ; elles connaissent presque tous les noms. Le 25 décembre 2016, c’était Fahad Echata, animateur de 19 ans au centre social des Bourrely, qui était criblé de balles au Parc Kallisté (15ème). «  Ma fille a reçu la nouvelle par téléphone, on était tous à table, se souvient Zohra. Elle n’a pas arrêté de pleurer pendant deux semaines.  » Un drame encore qualifié dans de nombreux médias de « règlement de compte  », alors même que le préfet de police reconnaissait lui-même que le mobile était encore inconnu…

«  De deux choses l’une, martèle Hassen Hammou, fondateur du collectif Trop Jeune Pour Mourir. Soit on n’en parle pas, et c’est un silence assourdissant sur ces drames. Soit on en parle, mais alors il faut le faire bien, donner de l’info, faire des papiers fouillés, traiter convenablement les victimes en leur donnant des visages, des vies, des familles. Et le faire dès le début, parce que c’est le premier article qui a le plus d’écho. Les médias ont une vraie responsabilité.  »

Peine de mort

Selon Philippe Pujol, prix Albert Londres ancien fait-diversier de La Marseillaise, cette manière de traiter les sujets est directement due aux conditions de travail des journalistes. «  Quand tu arrives sur une scène de crime, les flics ne savent souvent pas trop ce qu’il se passe, et ils sont quasiment ta seule source. Il faut au moins deux ou trois heures pour avoir des infos fiables, or c’est beaucoup trop long aujourd’hui ! Du coup, tu as recours à ces fameuses formules "je dis un truc mais je dis rien" : "on suppose que", les questions à répétition, l’emploi du conditionnel...  » Des informations locales ensuite reprises à la chaîne par les quotidiens nationaux, avec «  leur parisianisme, la représentation qu’ils se font de la ville, le manque de réalité du terrain  ».

«  Ce mauvais traitement des règlements de compte est sans doute aussi un des effets de leur banalisation, soupire Hassen Hammou. C’est une conséquence de leur fréquence dans l’actualité.  » Derrière ce terme rendu automatique de « règlement de compte », se cache-t-il alors une armée de victimes innocentes invisibles ? «  Nous ne tenons pas ce genre de statistiques, indique la préfecture de police. La police judiciaire ne souhaite pas communiquer sur ce sujet qui touche de très près à des enquêtes judiciaires.  » Au téléphone, on nous explique cependant : «  Souvent, on va découvrir au fur et à mesure de l’enquête que des personnes considérées comme collatérales, au début, ont en fait été visées pour leurs liens avec d’autres personnes, ou pour intimider leur famille... Dans le cas d’Engin, il semble bien que ce soit un accident, mais les victimes collatérales ne sont pas fréquentes.  »

Un ressenti que partage Philippe Pujol après ses nombreuses années sur le terrain. Et pourtant, pour lui, «  au final, cette question-là, on s’en fout ! Il ne faut pas rentrer là-dedans. Dans les règlements de compte, ce sont toujours des gens. Et on ne tue pas des gens. C’est pas normal qu’un bandit se fasse buter. C’est de la peine de mort.  » Des mots qui font écho au cri de Demet, l’aînée des cinq sœurs, se tenant toute droite face à la foule : «  Nos enfants meurent. Et aucun d’eux ne naît délinquant, voyou ou dealer !  »

Raphaëlle Denis

Enquête publiée dans le Ravi n°164, daté juillet - août 2018

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