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De Marseille à Tunis, les ambassadeurs de citoyenneté

Des jeunes embarqués dans un projet de journalisme citoyen
le 11/10/2018

Une vingtaine de jeunes marseillais et tunisiens se sont retrouvés à Nabeul en Tunisie, pendant dix jours, début mai, autour d’un projet de journalisme citoyen. Reportage.

« C’est important de visiter un pays. C’est comme ça qu’on échange et qu’on se débarrasse des préjugés. Sans ça, les jeunes tunisiens penseraient toujours qu’à Marseille on se fait tirer dessus en permanence et nos jeunes, qu’en Tunisie Daesh est partout », explique Bilel Aouni, responsable du secteur jeunesse et animateur au centre social de la Solidarité, dans les quartiers nord de Marseille. À l’initiative de l’ONG Tunisian Forum for Youth Empowerment (TFYE) et de la Ligue de l’enseignement 13, une dizaine de jeunes des Bouches-du-Rhône, du Centre social La Solidarité (Marseille 15ème) et de La Gavotte-Peyret (Septèmes-Les-Vallons) sont venus passer dix jours début mai en Tunisie, à Nabeul avec une dizaine de jeunes tunisiens pour se former au journalisme citoyen. Ils ont tous entre 16 et 22 ans, sont lycéens ou étudiants et ont été sélectionnés pour participer à ce projet.

TFYE a été créée en 2011 par un groupe de jeunes tunisiens convaincus que la jeunesse a à jouer un rôle déterminant dans la construction de la nouvelle Tunisie post-révolutionnaire. Respect des Droits de l’homme et éducation à la citoyenneté, le changement passera par là. Construire des ponts plutôt que des murs entre les cultures de la Méditerranée, c’est ce qui réunit les jeunes marseillais et tunisiens pendant ce séjour. Mais pas si facile de s’appréhender quand, malgré tout, une culture vous sépare. « Ici ils n’ont pas le droit de sortir seuls le soir alors que nous, on est libres », explique Bilal, 19 ans originaire de La Solidarité qui, comme ses collègues, a du mal à supporter le rythme « scolaire » de la formation. « On est aussi en vacances ! », ironise-t-il. Le jeune homme, casquette vissée sur la tête, à la gouaille. Il a abandonné son BTS et aimerait ouvrir un magasin. Bilal s’engage dans de nombreuses actions que propose son centre social. Récemment, il est parti au Maroc pour aider à construire un jardin dans un orphelinat. « Vous savez dans la Cité, le centre social c’est notre point de repaire, on y va depuis qu’on est petit, c’est là qu’on grandit », note-t-il.

De l’olivier au jasmin...

Tous ces jeunes sont logés au Centre régional de l’éducation de Nabeul à une heure de Tunis. Un immense bâtiment, labyrinthique où ils partagent le quotidien, les repas, les ateliers et les soirées karaoké où Jul côtoie Janis Josplin... et pas mal de nuits sans sommeil ! Un séjour, donc, pas de tout repos pour leurs animateurs. Car lorsqu’un jeune marseillais dit qu’il va se coucher à minuit trente, à 5h30 il est encore debout ! Les jeunes tunisiens sont beaucoup plus sages et ils avouent qu’au début c’était un peu difficile d’appréhender les Français, qui se lèvent tard, qui râlent, qui parlent fort... Mais tout ce beau monde a appris à se connaître et à œuvrer ensemble, notamment grâce à Ilyes Gaidi, photographe de presse et Syrine Khader, coordinatrice de l’Ong qui leur ont appris à réaliser reportages et entretiens et à exercer leur sens critique pour s’approprier au mieux l’information.

«  Au départ, c’était compliqué, on avait peur d’échanger mais on a fini par s’intégrer et on a appris à vivre ensemble », explique Amina, 18 ans, qui passe le bac cette année et espère devenir infirmière. « Pendant cette semaine on a appris à se connaître et à connaître l’autre », poursuit Manel. Avec deux autres copines, elles viennent de la Gavotte. Kaci Sadaoui, administrateur du centre social, les accompagne. « Leurs parents me les confient et j’y fais attention comme à mes filles », note le chaperon pour qui c’est primordial que ces jeunes soient là. « Il faut qu’ils arrêtent d’être spectateurs de leur vie, mais qu’ils en deviennent les acteurs. L’avenir c’est eux. Et on le sait, dans les quartiers, la jeunesse est complètement déconnectée de la vie réelle. En les ramenant sur des projets humanitaires et citoyens, on leur montre que c’est à eux de faire pour les autres et de s’impliquer », poursuit l’administrateur. «  Depuis quelques années, on leur rabâche le mot citoyenneté mais la plupart ne savent pas ce que ça signifie. À travers tous ces projets et ces échanges ça leur permet de s’ouvrir », conclut-il. Les filles ont travaillé en amont avec leur animatrice Aïda les médias. Et elles ont à cœur de nous montrer les panneaux qu’elles ont réalisés.

Une jeunesse en action

Marseillais comme Tunisiens avaient une dizaine d’années lorsque la révolution a éclaté, et au mieux ils savent qu’elle a existé sans en connaître les grandes lignes. Le pays est en pleine transition démocratique et en faire des citoyens éclairés, c’est leur permettre de décider de leur avenir par eux-mêmes. « Avant j’étais une adolescente normale, je ne pensais pas, je ne réfléchissais pas. Maintenant je deviens plus ouverte, je connais mes droits et je peux me défendre. Et je refuse que l’on dépasse les limites et que l’on ne respecte pas mes libertés », note très justement Zinat, à peine 17 ans qui veut devenir journaliste. Cette notion de libre arbitre, de décider de ses amours, de ses choix de vie, les filles l’ont très bien intégrée. « C’est dans mes textes que j’essaie de faire passer mes messages. Je parle de la liberté de la femme, de l’égalité, de l’acceptation de la différence et d’amour aussi. Je milite avec ma voix parce qu’en chantant je peux toucher le plus grand nombre », explique Malak, 19 ans, dans un français timide, sourire radieux et voile blanc qui recouvre ses cheveux. « Mon prénom signifie "ange" », précise-t-elle, et lorsqu’on entend chanter Malak on les côtoierait presque...

Aujourd’hui, dimanche 6 mai, pour les Marseillais c’est le jour du départ. Des amitiés ce sont créées et ils ont bien du mal à se quitter. En juillet, les jeunes Tunisiens sont attendus sur la Canebière, en espérant que tous obtiennent leurs visas, qui coûtent l’équivalent d’un smic tunisien. « Ce sera la première fois qu’ils voyageront, et on va tout faire pour qu’ils kiffent ! », assure Amina. Ce dimanche c’est surtout jour d’élections municipales en Tunisie (lire encadré). Si la plupart ne sont pas en âge de voter, Ils espèrent pourtant voir leur pays évoluer vers un avenir plus radieux : « Ce n’est pas facile de changer les choses, mais on a espoir. Et puis on a un projet. Désormais nous sommes des ambassadeurs de citoyenneté. Mais ce sera encore long. Pour ça il faut changer les mentalités », poursuit Zinat. Avant de conclure : « On a commencé par nous, par nos familles, notre école et - inch’allah ! - toute la société. »

Samantha Rouchard

Des municipales en demi-teinte...

« Le pays est en train d’avancer même si tout reste à faire. C’est important d’aller voter », confie Adberrahmane, chauffeur de taxi à Nabeul. Après de nombreux reports, le 6 mai dernier se tenaient les premières élections municipales en Tunisie depuis la révolution de 2011. Jusqu’ici les communes étaient administrées par des gestionnaires. Une première en tous points : forces sécuritaires et militaires votaient pour la première fois, listes paritaires tant au niveau des têtes de listes que du nombre total, 52 % des candidats avaient moins de 35 ans, 18 listes étaient présidées par des handicapés, et les communes étaient redécoupées pour atteindre le nombre de 350.

Pourtant, jour d’élection, le quotidien Le Temps titrait « Aux Urnes… les bons citoyens ! », dénonçant une certaine opacité pré-électorale accusant l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) d’interdire aux journalistes de communiquer sur la campagne. Précisant dans son article que certains confrères avaient de fait choisi de la boycotter. Comme les citoyens d’ailleurs puisque la participation n’aura été que de 33,7 %. Atrocement bas pour une élection qui voulait entériner une transition démocratique réussie, deux fois moins que pour les élections législatives et présidentielle de 2014, une abstention qui serait due à un ras le bol des partis traditionnels et une jeunesse qui ne songe qu’à partir. Toutefois, ce sont les listes « indépendantes » qui ont tiré leur épingle du jeu en raflant 32,9 % des sièges, devant les partis hégémoniques traditionnels, Ennahda (mouvance islamiste) avec 29, 8% qui, durant la campagne, a promis aux communes qui voteraient pour lui, le Wifi gratuit ! Et Nidaa Tounès (parti dominant coalition gouvernementale) quant à lui remporte 22,7 % des sièges. Prochaine étape : les législatives et présidentielle de 2019.

Reportage publié dans le Ravi n°163, juin 2018

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