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(Dés)illusions croisées

Algérie : si loin, si proche
le 23/10/2018

Qu’elle soit d’Alger ou de Marseille, chaque jeunesse fantasme l’autre rive à la recherche de ses origines ou dans l’espoir d’un avenir meilleur. Mais en s’y confrontant, parfois les rêves s’échouent…

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«  Le poulet aux olives, la solidarité entre les gens, mais surtout les odeurs !  », du haut de ses 11 ans, Sherazade liste ce qui lui manque de l’Algérie depuis la cité de la Sauvagère (Marseille 9ème) où elle grandit. «  Et puis c’est là-bas que j’ai appris à marcher aussi !  », ajoute l’élève de CM2, les yeux qui pétillent à l’idée d’y retourner cet été. Parce que « le bled », Sherazade ne le connaît que pour les vacances, les bons moments, les cousins, la liberté de jouer dehors «  sans que les parents nous surveillent  »… Les raisons qui ont poussé sa famille à partir, Sherazade ne les connaît pas encore. Sa camarade de classe, Laura, la jalouse un peu car pour l’instant elle ne connaît que l’Algérie des souvenirs de sa mère «  qui en parle tout le temps  » : «  Quand je serai grande, j’irai pour visiter le village où est née ma grand-mère  », assure-t-elle.

De chaque côté de la Méditerranée, la jeunesse fantasme l’autre rive. Pour certains, qui sont nés ou ont grandi ici, l’Algérie est la clef des origines. On la porte en son nom, en sa couleur de peau, parfois les soirs de match on sort un drapeau… Pour les jeunes Algériens, la France, c’est l’Eldorado, le pays des possibles. Mais en grandissant et en se confrontant à l’autre rive, on égratigne parfois ses rêves d’ailleurs…

« Francisés » versus « étrangers »

Lofti a 22 ans. Il est étudiant en BTS et a grandi dans les quartiers Nord. Il a vécu en Algérie jusqu’à ses six ans. Cet été, il y retourne pour la première fois depuis huit ans. «  Je suis très attaché à mon pays, je l’aime comme on aime une femme  », explique avec poésie le jeune homme. En vacances, on y passe du bon temps mais ce serait compliqué et difficile d’y revivre. Tout est différent en Algérie, la mentalité, le rapport au travail, à l’amour… Et là où mes parents ont choisi de partir pour me faire réussir, les Algériens qui sont restés aux pays le voient comme une trahison.  » A l’image de beaucoup de jeunes binationaux, trouver sa place est compliqué ici comme là-bas. «  Pour l’Algérie, nous sommes des "francisés" et pour la France, nous sommes un nom étranger sur un CV, issus de quartiers que l’on ne veut pas recruter  », explique Lofti qui plus tard, s’il en a l’opportunité professionnelle, aimerait construire des partenariats commerciaux entre Alger et Marseille.

De l’autre côté de la Méditerranée, les candidats au départ sont de plus en plus nombreux. Contrairement aux générations précédentes, ils ne quittent pas forcément une précarité financière, mais l’Algérie n’offrant aucune perspective à sa jeunesse, cette dernière décide de partir. Les pauvres viennent en bateau avec des passeurs, les autres « en valise » avec des visas. L’Algérie est le deuxième pays à obtenir le plus de visas de la part de la France. En 2017, 417 000 demandes ont été déposées. L’an dernier, 1109 personnes ont déposé une demande d’asile à Marseille, l’Algérie est le premier pays représenté. (« Accueille-moi si tu peux ! » cf le Ravi n°160)

La France est aussi la première destination des étudiants algériens. En 2017, 32 000 demandes de visa ont été déposées dans un pays où le chômage des jeunes avoisine les 30 %. En 2016, ils étaient 21 000 à étudier en France. «  Une fuite des cerveaux  » dommageable pour l’avenir du pays, s’inquiète Yasmine, 22 ans, stagiaire-journaliste au Ravi, qui comme Mohamed, 31 ans, en master Management environnemental et gestion des déchets et Ryadh, 21 ans, en licence de biologie cellulaire, a choisi de venir étudier en Paca.

Rêves et précarités

Des profs sous-qualifiés, des notes arbitraires, le système universitaire algérien n’est pas à la hauteur des ambitions de sa jeunesse. Et des universités françaises avec des filières de niche sont ravies d’accueillir ces étudiants pour compléter leurs chiffres. « On peut dire que la France, j’y étais prédestiné  », explique Ryadh qui, comme de nombreux étudiants, a suivi un enseignement francophone depuis son plus jeune âge. « Il faut compter environ 10 000 euros pour faire venir un jeune, souvent c’est toute une famille qui investit. Car il faut avoir quelqu’un dehors qui entraînera ensuite d’autres à venir  », explique Kamel Chachoua, chercheur au CNRS, sociologue et anthropologue, spécialiste de la question migratoire algérienne. « Tout le monde rêve de la France depuis que la France est France. C’est une constante  », poursuit l’anthropologue.

Leur statut ne leur donne pas droit aux bourses, ni ne les autorise à travailler plus de 20 heures par semaine. Bien souvent ces étudiants se retrouvent dans la précarité. «  J’ai beaucoup travaillé en Algérie avant de venir ici, ça me permet de tenir financièrement  », explique Mohamed. « Mais c’est très compliqué de rester, car il faut un contrat de travail. Ce qui laisse peu de perspectives à long terme. Impossible alors de construire quelque chose  », poursuit-il. «  Leurs conditions de vie et de renouvellement de carte de séjour sont difficiles aussi. L’État et la préfecture font office de père Fouettard quand il s’agit de mauvais résultats. Ce qui produit de l’angoisse et soustrait ces jeunes de la vie sociale  », explique l’anthropologue. Cette immigration est une soupape pour l’Algérie, puisque ceux qui pourraient se rebeller s’en vont… Et le sociologue de conclure : « Une élite restera, intégrera de grands groupes et finira par être naturalisée. Les autres tomberont dans la clandestinité, feront de faux mariages, parce que c’est la seule dernière voie qu’il reste pour changer de statut. Mais très peu repartiront…  »

Samantha Rouchard

_ Enquête publiée dans le Ravi n°164, juillet-août 2018

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