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De la finesse du motoball

Vroum ! Vroum !
le 27/10/2018

Ce sport qui mêle football et moto est très populaire en Vaucluse. Carpentras y est même champion de France en titre. Reportage dans la ruralité profonde au super derby du Ventoux.

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C’est LE derby de l’année, le match où l’intensité est toujours au rendez-vous. Les noms d’oiseaux aussi. Ce samedi soir, fin août, les Jaguars de Monteux, alors 6ème du championnat de France Elite 1 de motoball (la plus haute division), affrontent le Motoball Club de Carpentras, deuxième du championnat. 5 kilomètres séparent ces deux communes vauclusiennes, qui sont historiquement les terres de la droite dure et de l’ancienne députée Front national Marion Maréchal (nous voilà) - le Pen. « C’est toujours un match sous tension. Les joueurs ne s’apprécient pas forcément, ça va être rugueux », explique d’entrée le coprésident du club de Monteux, Yannick Ayme, précisant que les deux clubs sont menacés de matchs à huis clos en cas d’incidents. Pas un sport de gonzesses le motoball !

Comme son nom l’indique, cette discipline est un doux mélange de moto et de football. Il se joue à 5 contre 5 sur un terrain de football classique en terre (sur 4 périodes de 20 minutes) avec le même objectif : marquer des buts avec le pied. Le ballon est tout de même beaucoup plus gros : 40 cm de diamètre pour environ un kilo. En gros, une boule de lampadaire. Depuis 1966, le gardien est dispensé de moto, mais il garde quand même un casque sur la tête... Les motos, de type enduro ou « gas gas », ne doivent pas dépasser 250 cm3, les 96 décibels et sont spécialement modifiées.

96 DB

Il s’agit donc d’un jeu très bruyant : 8 motos plein gaz en permanence, c’est difficilement tenable en centre-ville. Le terrain de Monteux est perdu en campagne, près de la piste de karting locale. 45 minutes avant le match, les joueurs s’échauffent contre les rambardes, jouent avec le ballon… en tenue complète de motard. Un vent glacial souffle ce soir sur le Vaucluse, on les envierait presque. Quelques dizaines de supporters sont assis sur une petite tribune en métal. Derrière, l’endroit clé : la buvette et le snack. Pour se rassasier, il faut d’abord se munir de tickets auprès de Nicole. 2 euros la bière, 4 le merguez-frites.

Il y a ici de jeunes parents, des anciens, des ados apprêtés, des « golgoths » au look de rugbymen, des femmes de joueurs… Il y a des casquettes Yamaha bleues et des polaires siglées d’autres marques de sports mécaniques. Bref, ça sent bon la ruralité bien de chez nous. Frédéric Revaillot, la quarantaine, supporter de Carpentras, est attablé sur un gros bidon d’huile de moteur vide, recyclé en bar. « Je suis venu une fois par des amis, je connais des joueurs, ça me plaît maintenant. J’aime pas le foot mais j’aime la moto ! », explique-t-il alors que le vent vient de faire tomber sa bière. Et de continuer taquin : « C’est un derby mais ce n’est pas un gros match. Carpentras va gagner. Une bagarre ? C’est possible, les deux équipes sont chaudes ! »

Un vacarme assourdissant prend doucement place. A une demi-heure du match, les pilotes ont monté leurs engins, font de grands dérapages, parfois la balle collée entre leur pied et le cadre de la moto. LE geste à maîtriser. Il faut tendre l’oreille pour entendre Christophe Bartolo, le président du club de Carpentras, parler de sa génération dorée : « Nous avons monté une équipe juniors en 2011 qui est montée en Elite 1. On a gagné le championnat de France l’an dernier. Notre prochain gros match, c’est le 8 septembre contre Troyes pour la finale de la coupe de France. » Son club compte une centaine de licenciés, les plus jeunes ont douze ans et deux joueurs sont des internationaux français.

Mais le motoball se porte mal. Entre les déplacements coûteux, le prix des motos (entre 7 000 et 10 000 euros) et l’entretien, l’addition est devenue trop salée. « Notre budget est d’environ 100 000 euros, on se bat au jour le jour, pour faire venir des sponsors etc. Les joueurs ne sont pas payés et nous ne pourrions rien sans les bénévoles », assure le président carpentrassien. Et son image s’est lourdement dégradée : nuisances sonores, pétrole à tire-larigot (environ 70 euros par match)... Des motos électriques font peu à peu leur apparition mais « elles ne sont pas au point et peu appréciées des joueurs  », confie-t-il. Et la castagne ? « Ça s’est beaucoup amélioré depuis 10 ans. Tout le monde a fait des efforts. »

A dix minutes du coup d’envoi, un tracteur déverse à l’aide d’une grosse citerne agricole de l’eau sur le terrain pour limiter les envols de poussières. On aperçoit également Yannick Ayme, le coprésident de Monteux, au volant d’un quad, repeindre les lignes du terrain en rouge. A l’ancienne. Les arbitres se mettent en place avant que les joueurs ne fassent un tour d’honneur. 200 spectateurs environ, surtout accoudés aux rambardes, sont là. Monteux joue en jaune fluo, les visiteurs en rouge. Et c’est parti ! BROOOOOOOOOM. 

« TETE DE NŒUD ! »

Le jeu est finalement assez lourdaud et ennuyeux la plupart du temps : un joueur bloque la balle avec son pied contre la moto, avance, recule, tente de dépasser par la droite puis par la gauche, des petits tas se forment jusqu’à trouver une brèche pour faire une passe. Les fautes de jeu (quand les motards se rentrent dedans la plupart du temps) sont les moments les plus croustillants et les plus impressionnants. Et pas uniquement parce que les joueurs n’entendent pas le bruit du sifflet. Aussi parce qu’ils débouchent sur des coups-francs, une bonne occasion de marquer : un motard prend son élan de très loin, déboule pied au plancher avant de tirer dans la balle comme un bourrin.

Après une grosse occasion manquée par Monteux, c’est finalement Carpentras qui ouvre la marque. Céline Giannone, l’autre co-présidente de l’équipe qui reçoit, commence à s’énerver. Elle a quitté la buvette pour assister au match et voir son fils en action : « C’est le numéro 2. Son père a joué très longtemps à Robion.  » Le motoball, c’est la passion de cette infirmière mère de trois enfants. « Quand je regarde un match, j’ai l’impression d’être sur la moto !  », sourit-elle. De l’autre côté du terrain, on remarque les sponsors : Alu Vaison, l’auto-école du coin, Loisirs motoculture Reybaud, le Super U

Le match se fait plus rugueux. Un joueur se fait sortir 5 minutes pour avoir contesté une faute auprès de l’arbitre : « Bordel, tu peux pas laisser jouer un peu ! » Les plus intellectuels des supporters commencent à s’en donner à cœur joie : « Tête de nœud, la con de ta race, y a rien ! » Le sport comme on l’aime. Mais l’arbitre reste stoïque. Le motoball, un sport de beauf ? Pas plus que le foot ou le rugby amateur. C’est aussi un endroit de rassemblement, de socialisation, qui se déroule, dans l’ensemble, dans une ambiance bon enfant.

La rencontre s’éternise. Il n’est pas rare de se prendre de la poussière plein les yeux, voire des gravillons en cas de dérapage trop proche, ça pue l’essence à plein nez et le vent est insupportable. Mais certains ont l’air d’apprécier. Carpentras mène désormais 2 à 0. Monteux pousse jusqu’à obtenir un penalty. L’arbitre, comme en primaire, mesure la distance de tir en faisant des pas d’à peu près un mètre. 2 à 1 score final. Finalement pas de bagarre à signaler. Le président défait accuse le coup derrière le bar, sandwich en main. « Vous buvez quelque chose ? » La 5ème période -la troisième mi-temps dans le jargon - s’annonce animée.

Clément Chassot

Spécialité du pays

Sur les treize clubs officiellement répertoriés par le site officiel motoball.fr, affilié à la fédération française de motocyclisme, six sont vauclusiens. A part Carpentras, tous se situent dans des petites villes, voire des villages : Bollène, Monteux, Camaret-sur-Aigues, Robion, Valréas. Un bon sport du terroir. Pourquoi tant de succès en Vaucluse ? «  C’est parce que le motoball est né ici  », assure Yannick Ayme, co-président du club de Monteux. Quelques recherches sur Internet attestent pourtant que ce sport mécanique est apparu dans l’entre-deux-guerres en Angleterre. Interrogé dans un article du Monde de 2017, le sélectionneur de l’équipe de France, Gérald Meyer, tranchait : « Il n’y a pas d’explication, chacun va te donner la sienne. » La gloire du coin revient au club de Camaret : 18 fois champion de France, un record. Mais dans ce sport très prisé en Europe de l’Est, ce sont les Russes les plus forts : ils ont gagné cet été leur 19ème titre de champions d’Europe contre… la France. Na zdorovie !

C. C.

Reportage publié dans le Ravi n°165, septembre 2018

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