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Les pesticides empoisonnent le Vaucluse

le 6/11/2018

Selon les seules données publiques sur les ventes de pesticides, le Vaucluse est le département de la région le plus exposé. Une enquête pluridisciplinaire de chercheurs est en cours. En attendant, l’agriculture, première victime des pesticides, est en première ligne.

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C’est l’angoisse du moment : les pesticides. Ils sont partout, dans notre assiette, dans l’air, dans l’eau et dans le sol. Cancers, malformations… Ils sont un danger pour notre santé mais aussi pour la biodiversité. Forcément, les agriculteurs sont en première ligne : 90 % des pesticides - euh, produits phytosanitaires, pardon, en bonne novlangue - sont utilisés par la profession, dans l’agriculture dite conventionnelle. En Vaucluse, c’est avec le tourisme LE poumon économique : arboriculture, maraîchage et surtout viticulture. Selon la carte publiée en 2017 par le site d’information Médiacités (voir notre encadré), le Vaucluse est, entre 2009 et 2015, le 4 ème département français le plus consommateur de pesticides : 16 500 tonnes y ont été vendues, plus de trois fois la moyenne nationale !

En août dernier, la conseillère générale Europe Ecologie – les Verts, Sylvie Fare, a écrit au ministère de la Santé, réclamant la mise en place d’une enquête épidémiologique « sur les cancers et pesticides en Vaucluse ». Née dans une famille de paysans, elle a vu « les ravages des pesticides » sur la génération d’agriculteurs de l’après-guerre : « une vraie bombe à retardement », s’insurge-t-elle. Le cabinet de la ministre Agnès Buzyn lui a répondu… à côté. Cette requête fait suite à un précédent : le refus du financement en 2016 dans le cadre du plan gouvernemental Ecophyto II d’un projet d’étude pluridisciplinaire afin d’identifier « les expositions professionnelles et environnementales aux cancérogènes des patients atteints de cancers hématologiques » pris en charge au centre hospitalier d’Avignon.

Le docteur Bohrane Slama, chef du service oncologie-hématologie de l’hôpital d’Avignon y est associé. Il a constaté dans son service « une hausse constante et progressive des maladies du sang, notamment des lymphomes ». Avec une surreprésentation de certaines professions dont les agriculteurs. D’abord classée priorité n°1 par le ministère de l’Agriculture, leur dossier passe étrangement à la trappe… Depuis, ce groupe de recherche a obtenu des financements de l’Agence régionale de santé, la Direccte et le Grand Avignon. L’étude vise « l’identification des patients atteints de lymphomes liés à l’exposition à des cancérogènes exogènes, dont les pesticides, au détour de leur parcours professionnel et résidentiel », explique le docteur Slama, en se concentrant sur les cas de lymphomes.

Cancers du sang

« L’objectif est triple, continue-t-il. De un, rendre visibles ces patients, montrer le problème de santé publique et faciliter leur reconnaissance en maladie professionnelle. Ensuite, engranger des connaissances scientifiques, aller au-delà de nos simples suspicions et enfin, provoquer la mise en place de mesures préventives. » Les premiers résultats de cette enquête devraient être publiés en 2019. A la MSA, la sécurité sociale des agriculteurs, on assure que les paysans contractent un peu moins de cancers que la moyenne mais qu’ils ont 15 à 20 % de risques en plus d’être touchés par un cancer du sang.

Du côté des partisans de l’agriculture conventionnelle, on oscille entre impuissance et déni. Christian Mounier, ancien exploitant agricole, est vice-président du Conseil départemental en charge de l’agriculture. Il tient d’abord à faire remarquer que ce n’est un plaisir pour aucun agriculteur d’utiliser des « phytos » et que « d’énormes progrès ont été faits depuis 50 ans ». Pour lui, l’avenir est dans la recherche. Il évoque par exemple le projet mené par la chambre d’agriculture : mettre au point un cépage hybride (non OGM) résistant aux maladies sans avoir besoin de le traiter. Mais il faudra des années et des années avant de pouvoir l’exploiter réellement. « L’ingénierie agricole, c’est très bien, mais en attendant on continue tête baissée dans le même modèle, réagit Didier brun, viticulteur en bio sur 8 hectare et demi à Châteauneuf-de-Gadagne et membre de la confédération paysanne. Et puis cela veut dire changer de cépage, l’essence même de notre métier. On ne fera pas le même vin ! »

« Fantassins de l’impérialisme Yankee »

André Bernard, le président de la chambre d’agriculture (par ailleurs dans le business de la tomate) ne croit pas à un monde agricole sans pesticides : « C’est comme un monde sans médecins ! », tacle-t-il. Il met en avant les efforts mis en place par la chambre pour limiter les intrants, la forte part du bio en Vaucluse (16 % contre 7 % au niveau national), la bonne qualité générale des produits agricoles français mais s’énerve très fort quand on évoque l’interdiction du glyphosate : « Les anti-glyphosate sont les fantassins de l’impérialisme Yankee ! » Les pesticides améliorent les rendements, réduisent la charge de travail et permettent donc à l’agriculture française de rester compétitive dans la cruelle compétition internationale.

Le problème est certes profond, voire inextricable : l’agriculteur moyen, engagé dans une fuite en avant se retrouve coincé entre la pression de l’opinion publique et un besoin de rentabilité, tout en devant proposer des prix toujours plus bas. Rompre avec cette drogue, quand cela est encore possible, c’est devoir embaucher plus, travailler la terre autrement… Des études internationales montrent qu’il sera possible de nourrir la planète en bio en 2050 si on limite le gaspillage alimentaire et la consommation de viande. Mais les grands gagnants du scandale des pesticides - les chimistes, les distributeurs, la grande distribution… - laisseront-ils faire ?

André Bernard explique ne pas vouloir opposer bio et agriculture conventionnelle. Mais quand même : selon lui la hausse des volumes de ventes de pesticides (qui montrent bien les échecs des plans gouvernementaux Ecophyto I et II) s’explique par le traitement plus récurrent dans le bio, à base de soufre et de cuivre, des produits naturels. Il affirme que les intrants chimiques sont eux en baisse. « Les produits destinés au bio ont plus que doublé depuis 2008 sur le secteur Rhône, Corse, Méditerranée, confirme Nicolas Guérin, directeur du département des données et redevances pour l’agence de l’eau sur le secteur. Mais c’est faux de dire que les autres produits baissent en volume, c’est plutôt stable. » Fortement touché cette année par le mildiou, le vignoble vauclusien a particulièrement été exposé. « Les vignerons conventionnels ont dû traiter deux fois plus que d’habitude et certains d’entre eux ont en plus utilisé du cuivre… En Vaucluse, il y a beaucoup de vignes, et c’est un pan de l’agriculture plutôt riche. On n’hésite donc pas à traiter massivement », explique Didier Brun. La bourse ou la vie ?

Clément Chassot

Bataille de chiffres

Très peu d’informations circulent autour de la consommation de pesticides en France. Il a fallu attendre 2017 et la très bonne enquête (1) de nos confrères Mediacités pour commencer à se faire une idée, département par département. Cette enquête s’appuie sur des données de 2009 à 2016, désormais publiques, issues de la BNV-d (la banque de données des distributeurs de produits phytosanitaires) créée en 2009 dans le but de collecter une redevance. Selon la carte de Médiacités, le Vaucluse se classe en 4ème position des départements les plus consommateurs de pesticides.

Ce qui a le don de faire sauter de sa chaise André Bernard, président de la chambre d’agriculture : ces chiffres ne seraient pas représentatifs car ils compilent uniquement les ventes, pas l’utilisation par les agriculteurs des pesticides. « La CAPL (2), qui est une grosse coopérative, fait 40 % de ses ventes sur les départements limitrophes du Vaucluse », assure-t-il. C’est en partie vrai (impossible de vérifier ce chiffre) mais, contacté par téléphone, Thierry Delranc, le responsable des ventes de la CAPL assure qu’il « existe une forte concurrence, même localement ». Ces chiffres donnent donc une bonne tendance générale pour le territoire.

Selon André Bernard, les prochains chiffres produits indiqueront le code postal de l’acheteur, ce qui permettra d’avoir une vision plus fine par département. Il avance enfin, sûr de lui mais sans jamais préciser ses sources, que la SNCF « et tous ses prestataires », pour désherber ses voies, est responsable au niveau national de l’utilisation de 40 % du glyphosate. Contactée, Sandrine Rabaseda, la responsable régionale environnement et développement durable pour SNCF réseau, avance un tout autre chiffre, obtenu auprès du ministère de l’Environnement : 0,4 %. Petite différence…

1. Pesticides, la carte de la France toxique 2. Coopérative agricole Provence-Languedoc

C. C.

Enquête publiée dans le Ravi n°166, daté d’octobre 2018

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