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Attrapez-les tous !

Nos enfants sont drogués... aux Pokemon
le 28/02/2019

Des créatures aux pouvoirs étonnants ont envahi, au grand dam des parents, les chambres et les cartables de nos enfants. Non, il ne s’agit pas des punaises de lit. Mais des Pokemon !

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On comprend pourquoi la Plaine, cette place du centre-ville marseillais qui se fait sévèrement requalifier, vient d’être transformée en camp retranché, rendant inaccessible le parc de jeux. Ce dernier était le lieu de tous les trafics. Au vu et au su de tous, s’y échangeaient des billes, des toupies et même des cartes Pokemon !

Sorties de l’école et des cartables, les cartes multicolores représentant des petits animaux aux pouvoirs aussi étranges que leur patronyme se troquent avec frénésie. Et même, parfois, avec une violence qui laisse pantois. Ivan rameute sa bande. Sa sœur vient de se faire chiper une carte. Il connaît l’auteur des faits : «  Faut qu’on le retrouve ! Il lui a piqué Ultra Necrozma. Une GX !  »

Monstres de poche

Faut dire que la petite imprudente, toute à la joie d’imiter son frangin, faisait rien qu’à montrer ses cartes et même à en distribuer. L’auteur du forfait est insaisissable. Alors Ivan, en attendant de le retrouver le lendemain à l’école, se console sur une console où il peut chasser ces petites bestioles créées il y a 20 ans par Satoshi Tajiri. Enfant, ce dernier collectionnait les insectes. Un hobby dont il s’inspirera pour donner naissance à ces «  monstres de poche ». «  Pocket monsters  » en anglais. D’où «  Pokemon  ».

Addict, nos gosses ? En tout cas, à l’école, c’est la prohibition ! «  En classe comme à la récréation, les Pokemon, c’est interdit ! Ça crée trop de problèmes. En plus, on y comprend rien  », lâche une instit’. Face à la répression, certains tentent de décrocher, d’autres rivalisent d’inventivité pour continuer à jouer avec ces cartes qui peuvent autant alimenter une collection que des parties endiablées dont les règles s’inspirent de cet autre blockbuster qu’est Magic.

Pour nous éclairer, rendez-vous à Role Games, un magasin de jeux de rôles où l’on retrouve Ky, 29 ans, de la «  Team Nguyen  », dont le petit cousin de 15 ans a gagné en 2016 le championnat de France. Car, même si, avoue-t-il, «  à Marseille, on ne joue pas beaucoup à Pokemon  », il n’y a pas que les enfants qui s’y intéressent.


Pour lui, l’engouement tient avant tout à l’aspect «  collection : le slogan, c’est "attrapez-les tous !" Pokemon a d’abord été un jeu sur console mais, très vite, un jeu de cartes est sorti. Il y a 20 ans, on en comptait 150. Aujourd’hui, plus de 850 ! Certaines sont très rares  ». S’il n’est pas insensible à l’esthétique, ce que Ky préfère, c’est le jeu : «  Parce qu’il est très simple et très bien fait. Le principe ? Attraper des Pokemon et ensuite, les faire se combattre entre eux.  »

Collectionneurs en folie

Chaque Pokemon appartient à une « famille », peut évoluer et possède des caractéristiques spécifiques, les joueurs devant prendre en compte force et faiblesse. «  Il y a une véritable dimension stratégique. Par exemple, même si les "Ex" et les "Gx", avec leurs pouvoirs spéciaux, sont les cartes les plus puissantes, on peut les neutraliser avec des Pokemon de base. Voilà pourquoi il faut bien préparer son deck, c’est-à-dire les cartes avec lesquelles on va jouer.  » D’où son incompréhension face à cet instituteur interdisant un jeu sans même chercher à en comprendre les règles !

Peut-être parce que, quand les adultes s’en emparent, ce n’est pas toujours rose. En tête, Pokemon Go qui permet de traquer avec son smartphone les petites créatures dans la « vraie vie », ce qui se traduit par des cohortes de chasseurs errant le regard vissé sur leur téléphone. Ou la dimension « mercantile » voire « spéculative » du jeu. Il y a quelques années, Ky avait revendu, comme son frère, toute sa collection : «  On en avait marre, nous voulions passer à autre chose. J’ai vendu le lot pour 500 euros. Aujourd’hui, il en vaudrait 20 000 ! C’est de la folie. Des joueurs se font un point d’honneur à n’avoir que des cartes dorées. Les plus rares. Et donc les plus chères.  » Pour mémoire, lors du dernier «  Hero Festival  » à Marseille, ce père qui, sous les néons du parc Chanot transformé en temple de la culture geek, bavait plus que son fils devant les nouveaux coffrets...

En tout cas, Ivan et sa sœur sont ravis. Car ils ont récupéré le deck que Ky avait préparé pour le journaliste du Ravi afin que ce dernier comprenne toutes les subtilités de ce jeu et de cet univers. Et ces cartes-là, promis, ils ne les échangeront pas !

Sébastien Boistel

Enquête publiée dans le Ravi n°167, daté novembre 2018

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