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Quand Muselier entend le mot culture, il sort ses assises

"Moins de verticalité" : une fiction ?
le 4/03/2019

Interpellé avec vigueur sur sa politique culturelle, le président LR du Conseil régional a réuni les acteurs du secteur à des assises en promettant « dialogue » et « moins de verticalité ». Une fiction ?

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Ce mardi 6 novembre après-midi, après deux heures de discours institutionnel, ça commence à sérieusement grincer dans le salon d’honneur du Conseil régional. Les chaises se vident et le ton monte. Réunis pour des « Assises de la culture en Région Sud » par Renaud Muselier, le président LR de la collectivité depuis mai 2017 et la décision de Christian Estrosi de rentrer à Nice, les quelques 200 acteurs du monde de la culture, auxquels on a promis «  la parole  », commencent à s’impatienter.

En particulier les membres du groupe Culture Sud, qui regroupe plus de 170 acteurs culturels de Paca et presque la moitié des participants du jour, de la locomotive (scènes de théâtre labellisées, Rencontres de la photo d’Arles, Festival d’art lyrique d’Aix, Friche de la Belle de Mai) aux petites structures (compagnies, festivals, etc.). Un collectif né au printemps dernier à la suite de la décision de Renaud Muselier de supprimer la subvention du CR au documentaire de Pascal Lorent sur la gestion FN de Cogolin, dans le Var. Voix blanche, Gilles Bouckaert, le directeur du théâtre des Salins à Martigues, dénonce un «  talk show  » : «  Les témoins sont d’une qualité indéniable, mais je suis surpris par la forme. L’objectif de la journée était de définir comment on réfléchit ensemble la politique culturelle de la région, dans le dialogue, comme cela avait été promis par le président.  » Ce dernier n’est plus là pour lui répondre.

UN PRESIDENT TRES PRESSE...

L’ex dauphin de Gaudin a filé à l’anglaise après avoir évacué son discours de clôture dès... 14h00 ! Badin, voire blasé, lunettes sur le nez, élocution de mitraillette, Muselier a servi à l’assistance un «  je vous ai compris  » façon « mon général » à Alger en 1958. Tout y passe, les banalités sur la culture «  sans qui il n’y a pas de développement économique, social, humain, pas de respiration  » et les artistes «  qui doivent être libres pour s’exprimer  ». Comme les belles promesses : transparence sur les financements, retour de crédits « politique de la ville » et ode à la Méditerranée, qu’il a délaissée depuis deux ans au profit des cultures régionales, la provençale en tête.

La journée a d’ailleurs tout d’une tentative d’étouffer la fronde. Déjà au mois de mai, Muselier avait réussi à la circonscrire. L’interpellation publique avait été rangée dans les cartons après un rendez-vous à l’occasion duquel le groupe avait pu exprimer ses griefs : mansuétude vis-à-vis de l’extrême droite alors que le monde de la culture s’est mobilisé contre elle en 2015 et 2017 à la demande de Christian Estrosi, promesse de co-construction de la politique culturelle régionale non tenue, nouvelles orientations inquiétantes (mécénat, valorisation du patrimoine, renforcement des identités régionales), fragilisation de nombreux acteurs suite aux réductions de subventions du CR, etc.

« MAUVAIS SIGNAUX »

Ce mardi 6 novembre est mortifère pour le collectif, qui n’a pas été associé à l’organisation de la journée. Pire, il n’a même pas été convié en tribune pour une des tables rondes de l’après-midi. «  De mauvais signaux  », reconnaît après coup Jean-Christophe Victor, documentariste et membre de Culture Sud. Le seul espace d’expression que le collectif a obtenu, il l’a soutiré. Avant les tables rondes, Didier Le Corre, le directeur de la scène nationale la Garance à Cavaillon, lit un texte commun. En soutien, près de la moitié de la salle se lève. «  On voudrait aller plus loin. On demande un programme de travail sur des thématiques (émergence, territoires et publics…) à convenir conjointement et pas par secteur, un état des lieux sur le budget culture  », rappelle notamment ce Breton grisonnant.

Un ange passe. La journaliste Elsa Charbit, présidente du Club de la Presse Marseille Provence, montée sur un tabouret de bar face à une salle qu’elle qualifie de «  classe  », un lapsus qu’elle tente de noyer dans un rire forcé, reprend le cours de la première table ronde sur les nouveaux publics. A sa gauche, installés dans des fauteuils, Florian Laurençon, le directeur général adjoint en charge du service culture de la Région, et Marc Ceccaldi, le directeur de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles). Les deux costard-gilet-cravate sont les grands témoins, chargés de réagir aux retours d’expériences de cinq structures (un centre dramatique des villages dans le nord Vaucluse, un festival de musique jeunesse…).

A l’unisson du public, Marc Ceccaldi, prudent, explique qu’il ne s’agit pas de toucher de «  nouveaux publics, mais un public qui n’a pas accès à la culture  ». De son côté, Florian Laurençon assume pleinement les choix de son patron. Extraits : «  On ne fait pas une bonne politique culturelle qu’avec de bonnes intentions  » ; «  la seule chose qui nous importe c’est de pouvoir montrer aux citoyens, à qui nous devons rendre des comptes, que la création rencontre son public  ». Le trentenaire n’est par contre pas très solidaire avec Elsa Charbit lorsqu’elle doit encaisser les humeurs de la salle.

Le Mépris

La morgue de Muselier gagne un cran à l’occasion de la seconde table ronde, très subtilement intitulée «  ni clientélisme, ni tiroir-caisse : quelle politique culturelle régionale pour demain ?  ». Le seul intervenant au programme est Raymond Vidil, le président de Marseille Provence Culture, l’association qui a porté MP 2018, la mini-réplique de la capitale européenne. Armateur, l’homme est un proche de Muselier. Surtout, c’est un ardent défenseur du mécénat, du travail en réseau, du bénévolat et d’une vision utilitariste de la culture. «  Mon enthousiasme de ce matin en a pris un coup. C’est un véritable hold-up sur la parole  », s’agace finalement en aparté une salariée de l’Ina (Institut national de l’audiovisuel), qui s’était pourtant félicitée de l’écoute des élus dans les ateliers de la matinée fermés à la presse.

Encore plus en colère de la journée, une autre interroge également le positionnement du groupe culture, dont certains membres sont largement subventionnés. Contacté quelques jours après la petite sauterie, Jean-Christophe Victor se veut rassurant : «  C’est un premier rendez-vous, on a toujours espoir d’être entendu. Mais on attend que ça se concrétise.  » Et l’auteur-réalisateur de rappeler l’agenda de Culture Sud : «  Des rencontres intermédiaires de travail avec les services de la Région sur des thématiques décidées conjointement et un moment de restitution au printemps 2019  ».

Un calendrier que Muselier ne semble pas plus enclin à suivre. Annoncé par l’Avignonnais Michel Bissière, en charge de la création artistique, le prochain rendez-vous est déjà calé : «  Début janvier, pour les vœux du président au monde de la culture  ». Au programme : «  L’annonce de mesures concrètes suite aux échanges d’aujourd’hui  ». Co-construction piège à... ?

Jean-François Poupelin

Touche pas à mon poste

C’est un chiffre qui agace plus d’un réalisateur de Paca. Encore plus lorsque le président de la Région se fait le chantre du combat contre le clientélisme marseillais comme le 6 novembre. Pendant que le CR aide à hauteur d’à peine 4 millions d’euros les fictions et les documentaires régionaux, chaque année elle lâche 1,25 millions d’euros à Provence Azur (850 000 euros) et Var Azur (400 000 euros). Deux télés locales détenues par Azur TV, la chaîne de la métropole niçoise largement arrosée par le maire de Nice, le LR Christian Estrosi, qui ne brillent pas par leur contenu (le Ravi n°162).

Si le contrat d’objectif et de moyens entre la Région et les chaînes prévoit de «  valoriser le territoire de la région  » ou de «  faire partager les moment forts des manifestations dont la Région est partenaire  », il est beaucoup moins exigeant sur l’information. Selon l’union des Télévisions locales de services publics (TLSP), leur syndicat, qui en rassemble 45 et s’est basé sur les déclarations des télés elles-mêmes, les « locales » de Paca figurent dans le top 5 des télés les moins productrices en infos locales : alors que TLSP estime le bon ratio à une quinzaine de minutes par journaliste et par semaine, Provence Azur et Var Azur en annoncent cinq et Azur TV trois. Ça fait cher la minute d’info…

J-F. P.

Reportage publié dans le Ravi n°168, daté décembre 2018

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