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Féminisme : cinquante nuances de « rose »

Sous le soleil, les femmes !
le 24/04/2019

Pas toujours facile de se retrouver dans le foisonnement des luttes féministes. Petite tentative de tour d’horizon.

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Sourire d’une collègue : «  Un article sur le féminisme ? T’es un mec. Ça va pas être simple.  » Une autre renchérit : «  Y en a marre d’avoir à s’expliquer. On ne devient pas féministe à la faveur d’une découverte "intellectuelle". C’est souvent après avoir vécu une merde. Et c’est d’autant plus complexe que c’est un combat permanent qui se joue à plein d’endroits.  » Pas simple d’y voir clair. Et ni Lola Lafon, artiste protéiforme, ni la philosophe Elsa Dorlin, de passage toutes deux à Marseille, ne répondront à nos demandes d’entretien.

Points de frictions

C’est donc une « historique » du MLF, tendance « lutte de classes », Suzy Rojtman, qui, à la faveur d’un séjour dans le coin, nous aide à défricher le terrain. Prévenant : « Je connais mal les USA, la référence aujourd’hui. Et la question féministe est indissociable du mouvement social. » Parmi les points de clivage, il y a « la prostitution. Avec d’un côté, les abolitionnistes et de l’autre, celles et ceux qui veulent encadrer ce qui est pour eux une activité ».

Autre divergence : « Le voile, que l’on voit comme une oppression, ce qui n’est pas le cas des courants post-coloniaux. » Ultime point de friction, les questions « identitaires » : « Des lesbiennes, chez nous, il y en a toujours eu. Mais ce n’est pas l’alpha et l’oméga de notre lutte. Toutefois, même s’il y a de vraies tensions, la plupart des revendications sont légitimes et il en faudrait peu pour qu’on réussisse à se retrouver. »

Face au collectif « NousToutes », organisateur fin novembre de la manifestation contre les violences faites aux femmes, surgit « NousAussi », voulant faire entendre d’autres voix tandis que le collectif « PasToutes » a refusé, lui, de défiler avec ceux qui « légitiment la pornographie et la prostitution ». Soupir de Samia Chabani, directrice de l’association Ancrages : « On essaye de lutter contre les clivages. Ce n’est pas toujours simple mais c’est important d’être ensemble. » Et la comédienne Catherine Lecoq d’asséner : « On a réussi à trouver un consensus. On laisse les embrouilles à Paris. »

Sourire de Waka : « C’est intéressant, aussi, qu’il y ait du conflit ». Organisatrice, entre autres, du festival Umoja qui mêle rap et féminisme, elle se revendique de « l’afro-féminisme car, dans le féminisme classique, qui s’adresse avant tout aux femmes blanches, il y a des manques ». Et de dire autant l’importance de MeToo qui « a permis une prise de conscience parce que ça a parlé à plein de monde » que la nécessité, pour elle, de la « non-mixité. Être féministe, ça ne fait pas de vous un super-héros. Ça ne rend ni invisible ni invincible et ça n’empêche pas d’être agressé. La non-mixité, ça permet donc d’éviter ces micro-agressions qui nous pourrissent la vie. Ou de perdre son temps à s’expliquer et à gérer des situations qu’on n’a pas envie de subir. » Elle n’en organise pas moins un autre festival, Intersection, qui fait la jonction entre « le 8 mars, la journée de la femme, et le 21, celle de la lutte contre les discriminations raciales ».

« Marches non mixtes »

A Marseille qui a connu plusieurs « marches non mixtes », « Camille » préfère parler de « foisonnement plutôt que de morcellement. Il y a les Rosas, un collectif de femmes noires, T-Time, une association trans et inter-sexe ou encore, à la suite des affaires de burkinis, les Muslimettes. Avec des lieux comme le planning familial, investis autant par des féministes institutionnelles que par des groupes plus radicaux. La lutte contre le patriarcat, c’est comme la lutte contre le capitalisme ! Ça peut prendre des formes très différentes avant autant de degrés d’engagement. Et si l’on a coutume de parler de "vague", peut-être en vit-on une nouvelle. » Avec la nécessité de revenir aux fondamentaux, en témoigne la constitution récente d’un « groupe politique sur l’avortement. Car rien n’est jamais acquis ».

Avant la journée contre les violences faites aux femmes, s’est tenu à Forcalquier (84) un rassemblement en souvenir de Razia, une jeune femme d’origine afghane tuée par son mari peu après avoir trouvé refuge dans la région. Afin de « dénoncer les manquements qui ont conduit, malgré les multiples plaintes qu’elle a déposées, à sa mort » et la « double peine qu’elle a subie, femme et migrante et donc encore moins écoutée », déplore un membre d’Agate, armoise et salamandre.

Un collectif né en 2011 « pour réfléchir sur ces violences mais aussi, plus largement, aux questions de genres, en cherchant à recréer du collectif plutôt que de lutter chacun.e dans notre coin ». Ce qui n’exclut pas un positionnement clair : « On se revendique d’un féminisme matérialiste et inter-sectionnel, c’est-à-dire qui prend en compte toutes les formes de domination. Et l’on est plutôt "pro-choix", ouvertes aux personnes trans, en respectant les choix de chacun.e et en nous gardant bien de parler à leur place. »

La particularité de ce collectif est d’avoir pignon sur rue puisque, au-delà des conférences, projections et «  ateliers d’auto-défense  », c’est aussi une bibliothèque au cœur de la vieille ville qui ouvre ses portes à l’occasion du marché du lundi. Et même si la ville - dont l’ancien maire est Christophe Castaner - s’est transformée en base arrière du ministère de l’Intérieur, « être en zone rurale, cela permet peut-être plus facilement de dépasser les clivages ».

Sébastien Boistel

1. Infos : umoja-festival.com

NB : la plupart de nos interlocutrices ont préféré l’anonymat.

Enquête publiée dans le Ravi n°168, daté décembre 2018

@-Leravi - http://www.leravi.org