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Le Vaucluse en gilet jaune

Le département à la pointe de la fronde sociale...
le 1er/04/2019

Les gilets jaunes ont été très mobilisés en Vaucluse. Avec sa population paupérisée, ses divisions territoriales et politiques, une extrême droite bien implantée, le département concentre les problèmes et symbolise une fronde sociale unique en son genre. Une enquête publiée en janvier à relire, après l’acte XX et l’interdiction de manifester ce week-end à Avignon...

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Début décembre, mistral glaçant à la sortie d’autoroute d’Avignon-centre. Une quinzaine de gilets jaunes occupent le péage. Trois hommes jouent aux petits chevaux avec des cailloux. Jean-Claude, communiste historique qui n’y croit plus, retraité du bâtiment à 950 euros par mois. Mohamed, 31 ans, agent de sécurité de nuit au SMIC, plutôt Mélenchon. Et José, la cinquantaine bien tassée, qui dort dans sa voiture depuis un an, avoue « ne rien comprendre à la politique » mais a voté Le Pen en 2017. « Macron, il a réussi un coup de maître, réunir les gens de droite, de gauche, des extrêmes… Chapeau ! »

Même s’ils ne sont pas d’accord sur les mesures à prendre (hausse du SMIC ou baisse des taxes par exemple), tous sont venus défendre leur pouvoir d’achat et une meilleure représentation politique. « Je n’ai pas d’avenir, dans ma tête, je suis smicard, mon fils le sera aussi ! », balaie Mohamed. Le prix du gazole a été la goutte d’eau mais ils en veulent beaucoup à l’image renvoyée par Emmanuel Macron, sa piscine à Brégançon, l’affaire Benalla, les 80 km/h… « On ne croit plus en la politique », acquiescent-ils. Le complotisme et le populisme ne sont pas loin : « On n’est pas raciste hein, mais les immigrés qui touchent 40 euros par jour…, lance José. Et nous ? Je ne leur en veux pas, c’est celui qui donne qui est con ! » En réalité l’aide journalière des demandeurs d’asile s’élève à 6,80 euros…

Un laboratoire

Mouvement spontané, hétéroclite, caricaturé… Difficile de tirer de grandes conclusions de cette fronde sociale [Voir aussi notre reportage dessiné page 22]. Mais le Vaucluse en est un bon étendard, réceptacle des causes du mouvement. La grogne y a été particulièrement violente, avec une quinzaine de ponts de blocages et d’importantes manifestations à Avignon. Le département est - selon les indicateurs de l’Insee - le plus pauvre de Paca, le sixième en France métropolitaine. Il est aussi fortement inégalitaire en termes de patrimoine. Avignon est la ville la plus pauvre de la région. « Il n’existe pas réellement d’industrie, les pôles d’emplois sont limités… Il y a beaucoup de travail non qualifié dans ce département très agricole et tertiaire  », explique Karine Rizzo, co-déléguée départementale du syndicat Solidaires.

« C’est un département très périurbain et où la numérisation est faible : je n’ai pas le haut débit dans ma maison d’édition !  », constate Jean Viard, sociologue et géographe installé à la Tour d’Aigues, en Luberon, et candidat LREM déchu dans la 5ème circonscription lors des législatives de 2017. Selon lui, si le département existe bien sur la carte, il est très déstructuré territorialement, culturellement et politiquement. « C’est bête, mais en Vaucluse, les centre-ville sont souvent à l’ombre. Des pauvres s’y sont donc installés, avant que n’arrivent des "gens du nord" plus aisés. C’est l’affrontement entre les gagnants de la dernière révolution industrielle et ceux de la révolution numérique, entre ceux qui travaillent avec un clavier et ceux qui travaillent avec leur corps. On ferme des services publics, des maternités mais en face il n’y a aucune offre de transports ! Le territoire est coupé en deux, c’est forcément explosif.  » Le député LR de la circonscription Julien Aubert, y va aussi de son explication : « il existe une importante tradition rebelle en Vaucluse. Il suffit de regarder les scores du FN dans le département (1) mais au 19ème siècle, le parti protestataire national pouvait faire 40 % dans une ville comme Carpentras. »

La marque de l’extrême droite

« Il est clair que localement, les militants d’extrême droite ne sont pas innocents au succès du mouvement, souligne Karine Rizzo, la syndicaliste. Mais sur les ronds-points, les profils sont différents et ce qui rassemble les gens, c’est qu’ils n’ont plus les moyens. Des adhérents à Solidaires y étaient présents mais ne le disaient pas de peur de passer pour des fascistes… Mais c’est une bonne leçon, le syndicat n’est pas une fin en soi. Nous prônons l’autogestion, comme eux. » Et Julien Aubert de souligner : « Les cadres du FN, issus de la bourgeoisie, ne sont pas sur les ronds-points mais on y trouve des électeurs qui étaient au RPR puis qui sont passés au FN ou au Front de gauche. »

En attendant, le nouveau FN, le Rassemblement national (RN), se frotte les mains. Dans Le vote FN, publié en 2017, la sociologue avignonnaise Christèle Lagier décrivait un électorat issu de la classe moyenne au discours déclinant : « On est écrasé, tous les jours […], il faut payer, payer… » ou encore « On a le droit à rien et on paie tout ». Typiquement le cœur du message des gilets jaunes. Une frange plus présente dans le Nord du département, du côté de Bollène et d’Orange, fief de Jacques Bompard, le maire Ligue du Sud d’Orange.

Un ancien proche, Philippe de Beauregard, s’est fait élire maire en 2014 sous l’étiquette FN à Camaret- sur-Aigues, tout près d’ici. « Nous avons été très bien accueillis, les gens m’ont reconnu, claironne-t-il. C’est hétéroclite mais j’y ai vu des employés ou des vignerons, par exemple, qui votent pour nous. Ce mouvement aux idées du RN : les 80 km/h, les taxes, le referendum d’initiative citoyenne (populaire au RN, Ndlr), le vote blanc, la mise en place de la proportionnelle… » Il juge que même si les gilets jaunes capitalisent politiquement lors des élections européennes, le mouvement profitera au RN sur le long terme. Avant ou après la prochaine Révolution ?

Clément Chassot

1. Au deuxième tour des régionales de 2015, Marion Maréchal – Le Pen a obtenu 51 % en Vaucluse. Le département compte 4 maires d’extrêmes droites, plusieurs conseillers généraux et de nombreux élus municipaux.


De la forge aux plateaux télés

Christophe Chalençon s’est auto-désigné « porte parole » des gilets jaunes en Vaucluse. Il a même été reçu par le premier ministre. Pas tout à fait désintéressé…

Forgeron sur le plateau de Sault, Christophe Chalençon fait partie de ceux prêts à tout pour faire de la politique. Insaisissable, ambivalent, surtout plus que limite. Sous les feux médiatiques, ses post Facebook haineux, islamophobes homophobes, ont été déterrés. Ce qui lui a valu le surnom de « gilet brun » de la part du Canard enchaîné.

En 2015, avant les élections régionales, il affirme qu’il va « rentrer dans les rangs du Front National » même s’il ne prendra jamais sa carte. Avant la présidentielle, il se sent proche du candidat LR Bruno Lemaire : « il défendait les artisans, la fin du RSI, confie-t-il au Ravi. Je me suis bien fait entuber. » Avant de démarcher… En Marche ! « Il s’est beaucoup battu pour être mon suppléant », confirme Jean Viard, sociologue et géographe candidat LREM déchu dans la 5ème circonscription de Vaucluse. Ce que conteste bien sûr l’intéressé. Qui s’est finalement présenté sous l’étiquette générations citoyens et a réuni 0,63% des voix au premier tour… « C’est le gilet jaune typique, le forgeron costaud, une grande gueule et un peu de métier  », décrit Jean Viard.

Le trublion, qui a sur Europe 1 appelé le général De Villiers à prendre les rênes du pays, tient sa revanche avec les gilets jaunes. Si le mouvement a pris de cette façon en Vaucluse, c’est en partie parce qu’il l’a structuré dès le départ en organisant de nombreuses réunions d’information. « Ça fait 15 ans que je dis que cela va péter, personne ne m’a écouté », gronde-t-il en qualifiant le personnel politique local dans un langage très fleuri. 

Le temps passant, le personnage est de plus en plus critiqué sur le terrain, dans un mouvement qui ne veut pas de représentants, ni aucune récupération politique. « Il ne représente que sa circonscription ! », tonne une gilet jaune à la sortie du péage d’Avignon centre. Sur le compte Facebook d’Abdel Zahiri, gilet jaune qui poste de nombreuses vidéos, on entend une des initiatrices du mouvement à Bollène, Shirelle David, raconter comment Chalençon a cornaqué le mouvement local dès le départ, en présentant son programme électoral. « C’est une girouette politique, un mélange de Pétain et Charles Martel », scande-t-elle.

En attendant, il travaille sur une liste « gilets jaunes » pour les élections européennes. Bernard Tapie, le PDG de La Provence, lui a même accordé depuis janvier une tribune dans son quotidien deux fois par semaine ! « On va gagner ces élections et en déboulonner un paquet  », assure-t-il. Il se verrait bien mener la liste et promet de « participer au changement de visage de la France. » On n’a pas vraiment hâte.

Enquête publiée dans le Ravi n°169, janvier 2019

@-Leravi - http://www.leravi.org