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Total veut la palme

Enquête sur la reconversion contestée de la raffinerie de la Mède
le 19/04/2019

Alors que la production de « biodiesel » doit démarrer à la raffinerie Total de la Mède, à grand renfort de la très décriée huile de palme, cette dernière pourrait être taxée plus fortement en France. Ce qui remet en cause, selon le pétrolier, la viabilité de son projet de reconversion avec ses 250 emplois…

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Un matin de janvier sur une station Total du boulevard Sakakini à Marseille. Un militant déguisé en orang-outan prend des selfies avec des automobilistes. Le mot d’ordre de cette action internationale, organisée ici par les associations Action non-violente COP 21, les Amis de la Terre et Canopée : «  Stop à l’huile de palme dans nos carburants !  » «  Les gens ne sont pas au courant qu’ils roulent en partie à l’huile de palme, ils sont réceptifs. Et à 70 % contre !, explique Catherine, l’une des militantes. L’objectif est d’interpeller avant le 1er février, où l’Europe peut décider de sortir l’huile de palme des biocarburants.  » (1) En France, 75 % de l’huile de palme importée se retrouve à la pompe !

L’huile de palme, dont l’exploitation en Indonésie et en Malaisie est à l’origine d’une déforestation massive, fatale pour les grands singes, est très bon marché. Et Total, l’un des plus gros pétroliers du monde, l’a bien compris. Au point de se lancer dans ce que le groupe appelle le « bioraffinage » (sic). Où ça ? En Provence pardi ! Avant la fin du premier trimestre (plus vraisemblablement cet été selon la CGT), Total produira à la Mède, sur la commune de Châteauneuf-les-Martigues (13), du « biodiesel », essentiellement à partir d’huile de palme importée. Un scandale pour les écologistes.

Tout commence en 2015 quand Total annonce vouloir stopper son activité de raffinage dans son usine de la Mède construite en 1936, qui compte alors 450 salariés, déficitaire de 100 millions d’euros par an selon la direction. Le groupe veut en faire une « bioraffinerie », la plus grande d’Europe, en investissant 250 millions d’euros, tout en réduisant les effectifs à 250 salariés. Le pétrolier en profite pour reverdir son image : son usine sera alimentée par des huiles végétales (colza ou palme par exemple) mais met surtout l’accent sur les huiles alimentaires usagées à recycler. L’huile de palme n’est pas tout de suite évoquée. Mais il ne pourra pas la cacher longtemps.

Pas si bio !

Le 9 avril 2018, la préfecture des Bouches-du-Rhône donne son autorisation au projet de reconversion de Total à la Mède. Le plan d’approvisionnement de l’usine inscrit dans ce document est explicite : l’usine prévoit de raffiner 650 000 tonnes de matières premières dont 550 000 d’huile de palme (incluant 100 000 de résidus d’huile de palme). Le reste comporte des huiles usagées et des graisses animales, provenant éventuellement de l’autre bout du monde. Même si depuis Total s’est engagé à limiter les importations de palme certifiées par le label RSPO à 300 000 tonnes par an, la bioraffinerie n’a finalement plus rien d’écolo. Mais, fin 2018, un amendement voté dans le cadre de la loi des finances, contre l’avis du gouvernement (voir page 10), exclut à partir de 2020 la défiscalisation de biocarburants produits à base de palme. Manque à gagner de 100 millions d’euros par an environ par rapport à l’huile de colza produite en France… Réaction début janvier de Patrick Pouyanné, PDG de Total : «  Je ne fais pas de chantage à l’emploi. Mais soyons clairs : ce n’est pas parce que Total est riche qu’il a vocation à faire tourner des usines à perte.  »

«  Tout le monde est très inquiet, un peu comme en 2015 à l’annonce de la reconversion, commente Fabien Cros, secrétaire CGT, syndicat majoritaire. Cela fait 4 ans que nous disons que l’huile de palme n’est pas la solution. Ce n’est pas bon pour la planète et l’Europe veut l’interdire d’ici 10 ans maximum.  » Pour une fois, syndicats et associations écologistes avancent main dans la main : «  A nous le social et l’emploi, à eux le plaidoyer environnemental. Il y a 10 ans cela aurait été complètement différent. Chacun a bougé sur ses positions, on n’a pas le choix !  », estime le syndicaliste.

Selon lui, le rôle des salariés de la Mède est de répondre aux besoins des déplacements des Français : «  C’est la fin de la voiture comme on la connaît. Le besoin aujourd’hui est de trouver un carburant transitoire. Mais il faut mettre en place quelque chose sur ce site pour trouver le carburant de demain et trouver les utilisations industrielles du futur. Total doit investir dans la recherche. L’argent il y en a !  » La CGT s’appuie sur les chiffres exorbitants des résultats financiers de Total : huit milliards de bénéfice en 2017 (14 en 2008) et 188 milliards de chiffre d’affaires. Aujourd’hui les alternatives comme l’hydrogène, filière privilégiée des écologistes, se développent mais ne sont pas au point.

Ecolos et salariés unis

«  On peut défendre l’emploi sans faire venir 300 000 tonnes d’huile de palme !, tonne l’eurodéputée écologiste Michèle Rivasi. Total doit investir pour trouver des alternatives qui vont créer des postes. Et l’Etat doit l’y contraindre.  » Surtout que rien n’empêchera Total de raffiner à la Mède et de vendre son biodiesel à l’étranger. «  Si on autorise la palme, qui nous dit que la Malaisie ou l’Indonésie ne raffineront pas eux-mêmes ? Il n’y a pas de vision industrielle mais Total ne peut pas jeter 250 millions d’euros comme ça !  », estime René Tassy, conseiller municipal à Gignac-la-Nerthe, président de l’association Eco relais et membre de France nature environnement.

Une position que ne partage pas un autre élu local, Roland Mouren, maire sans étiquette (mais de droite), de Châteauneuf-les-Martigues. Il se veut pragmatique : pour lui, même si ce n’est pas l’idéal, la continuité de l’activité est primordiale quitte à passer par l’huile de palme. «  Nous avons dix ans pour monter en puissance, valoriser les huiles alimentaires usagées, juge l’élu qui assure également la délégation des déchets à la métropole. Mais il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs et penser uniquement par pure idéologie comme le font les "talibans verts". La production d’huile de palme c’est 60 millions de tonnes par an, majoritairement pour l’alimentaire. Et puis on ne change pas les règles en cours de jeu !  » Avec au minimum 1000 emplois directs et indirects, Total est le principal employeur de sa commune, où la population et le chômage augmentent.

Pour le député communiste de la circonscription Pierre Dharréville, «  Total a des responsabilités vis-à-vis du territoire et de l’environnement et s’est engagé à mettre en place un projet. Au vu de la situation actuelle, il faut organiser un nouveau tour de table avec les autorités, les salariés… et se demander comment construire quelque chose de conforme aux attentes. Le social et l’environnement ne s’opposent pas. C’est l’industrie du 21ème siècle et il faut relever ce défi !  »

Et l’ancien député écologiste de Gardanne François-Michel Lambert, réélu sous l’étiquette En marche ! en 2017 mais qui s’en est éloigné en créant le groupe parlementaire «  Liberté et territoire  » à l’Assemblée nationale, d’asséner : «  Total fait du rentre dedans, c’est irrespectueux du pays. S’ils doivent délocaliser, ils délocaliseront. Mais garder la défiscalisation sur l’huile de palme, c’est insupportable. On continue de taxer nos produits au profit de multinationales et de pays étrangers. Le gouvernement ne semble pas le comprendre mais si ça continue, ça va exploser !  » Un sujet effectivement inflammable.

Clément Chassot

Enquête publiée dans le Ravi n°170, février 2019

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