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La radio en ondes troubles

Et elles ont les dents longues...
le 18/04/2019

A l’heure où l’audiovisuel public cherche à se réinventer, entre explosion du podcast, de la vidéo et baisse des moyens, c’est tout le champ radiophonique qui connaît une profonde mutation.

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A l’heure où l’audiovisuel public cherche à se réinventer, entre explosion du podcast, de la vidéo et baisse des moyens, c’est tout le champ radiophonique qui connaît une profonde mutation.

Nous voilà par un petit matin nuageux, au pied de la Sainte-Baume (83), à marcher au milieu d’une ancienne mine de bauxite en écoutant «  De la terre rouge à la roche blanche  », une «  promenade sonore  » de Radio Grenouille. De quoi faire prendre un sacré coup de vieux à notre transistor.

Il y a 20 ans, quand Radio France avait décidé de supprimer les antennes locales de Fip, ses défenseurs avaient du mal à imaginer écouter leur radio sur le net. Depuis, elle a été sacrée «  meilleure radio au monde  » par le patron de Twitter. Et si auditeurs et téléspectateurs ont été invités à imaginer l’audiovisuel public «  de demain  », en interne, à l’heure où France Bleu Azur fait partie des premières antennes à voir ses matinales filmées par France 3, certains ne savent plus sur quel pied danser. «  On a l’impression, confie un ancien, qu’aujourd’hui, ce qui compte, ce n’est plus l’audience , mais le nombre de clics.  » D’où l’injonction permanente à regarder les vidéos, à écouter les podcasts, à se rendre sur le web...

Radio mal filmée

Des questions qu’explore depuis 10 ans Syntone, une revue dédiée à la création radiophonique. Comme l’explique son fondateur, Étienne Noiseau, si la «  radio est depuis plus de 20 ans sur le web, la vidéo a pris une place énorme sur le web. Et quand on est sur Youtube, on n’écoute pas la radio  ». D’où la volonté pour les radios de «  produire de l’image. Le plus souvent, de la radio filmée qui ressemble à de la mauvaise télévision  ». Ce qui, pour l’arlésien Marc Jacquin, patron de Phonurgia, association visant «  à valoriser le son et la radio dans leur dimension artistique  », «  marque un manque total de confiance dans le média. Imposer une image quand on sait le pouvoir évocateur du son... C’est lâcher la proie pour l’ombre !  »

Reste que, comme le constate Etienne Noiseau, «  l’écoute en différé a augmenté  » et celle «  en direct reculé  ». Et l’ancien patron de Radio France, Mathieu Gallet (viré pour soupçon de favoritisme à l’Ina après avoir défrayé la chronique sur le coût du réaménagement de son bureau) de plancher sur la mise en place du Netflix du podcast, Magellan...

Les pépites radiophoniques ne se trouveraient-elles que sur la toile ? De quoi interroger autant le service public que les héritières des radios libres. Une situation illustrée par «  Je quitte ma radio  », la lettre de rupture sur Arte Radio de notre collègue Grégoire Souchay avec la radio associative qui l’a vu débuter.

Un cas d’école sur lequel se sont penchés Télérama, CQFD et, bien évidement, Syntone. Et des problématiques que connaît bien Marc Jacquin, particulièrement remonté contre France Culture et ses «  podcasts natifs  », des programmes qui ne passent pas à l’antenne  : «  C’est un leurre, un tour de passe-passe pour que l’on détourne le regard alors qu’il n’y a plus qu’une heure de création à l’antenne par semaine !  »

Et de s’inquiéter de l’économie globale : «  Il y a, avec la radio, une véritable culture de la gratuité. On est donc, aujourd’hui, avec le podcast, dans la même situation que l’auto-édition.  » Comme le note Étienne Noiseau, au-delà de France Culture et Arte Radio, pour financer la création, il n’y a guère que quelques appels à projets, des bourses ou encore du «  crowdfunding  ». Pas étonnant que beaucoup plaident pour la mise en place d’un «  fonds de soutien  ».

Obligation de créativité

Pour Thierry Borde qui se partage autant entre le SNRL (Syndicat national des radios libres) et Médias Citoyens qu’entre plusieurs antennes (sans oublier La Tchatche, l’association éditant le Ravi dont il est l’un des administrateurs bénévoles), «  c’est tout le champ de la radio qui est en train de changer. Mais ça ne date pas d’hier. C’est en voyant la radio filmée qu’est né Médias Citoyens. On n’avait pas de moyens mais on connaissait des radios qui savaient faire du son et des télés qui savaient faire de l’image : autant apprendre à travailler ensemble. Alors, certes, aujourd’hui, à la radio, il faut bien s’habiller et ne plus faire de fautes d’orthographe, il y a de nouvelles contraintes, mais cela nous oblige à être plus créatif  ».

D’après Syntone, malgré le manque de moyens, c’est «  sur les radios associatives  » que se développent les espaces de création. Marc Jacquin opine : «  C’est dans ses marges que la radio se réinvente.  » A l’image de Radio Riace (lire ci-contre), du nom de cette petite ville du sud de l’Italie qui se distingue par l’accueil des migrants, une web radio qui se partage entre Arles, l’Italie, Paris et les Cévennes.

De fait, la situation actuelle n’est pas sans paradoxe. Comme le note Étienne Noiseau, à l’heure d’une écoute «  encore plus individuelle  », «  on observe un renouveau de l’écoute publique collective  ». Et c’est du côté d’Ambert, en Auvergne, que nous croisons Radio Pilab , une radio pirate à l’ancienne. «  L’idée est née de notre rencontre avec des personnes de Saint-Étienne proposant de nous initier à ce média, explique Sandrine, l’une des contributrices. Et c’est entré en résonance avec des luttes locales, comme celle contre le projet d’autoroute A45. C’est donc tout naturellement qu’on s’est retrouvé en direct des ronds-points pour permettre à ceux qui les occupent de s’exprimer.  »

Petit à petit, la grille se structure, le cercle des contributeurs s’élargit et l’un des participants vient même d’acheter son propre émetteur  ! Mais pas question de rentrer dans les clous : «  On prévient les gens juste avant la diffusion en distribuant des flyers et en envoyant des SMS. On compte avant tout sur le bouche à oreille. Il y a un petit côté magique puisqu’on connaît désormais les rouages d’un média dont on se servait tous les jours sans savoir jusque-là comment il fonctionnait. Et puis, il y a quelque chose de presque physique. On installe l’émetteur suffisamment en altitude pour pouvoir couvrir une zone d’une trentaine de kilomètres aux alentours et, le temps d’un week-end, on se retrouve tous ensemble pour faire de la radio.  » Un retour aux sources. Et qu’importe la friture sur les ondes...

Sébastien Boistel

Article publié dans le Ravi n°170, daté de février 2019

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