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Autour de l’étang de Berre, santé et industrie ne font pas bon ménage...
le 29/04/2019

Cancers, soupçon de bébés nés sans bras... Autour de l’étang de Berre, il ne fait pas toujours bon vivre et travailler...

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«  Là-bas, devant l’entrepôt, les sacs blancs avec la lettre A dessus c’est de l’amiante  », nous indique Houcine Rehabi, vice-président de l’Association de défense des victimes des maladies professionnelles (Adevimap) basée à Martigues (13). Une vingtaine de sacs est entassée à l’air libre. Un employé de l’entreprise passe à côté sans protection. Bienvenue sur les rives de l’étang de Berre ! Son site pétrochimique, ses rejets toxiques, son air aux particules fines, ses palourdes qui meurent et ses taureaux AOC à la dioxine...

Depuis sa création en 2002, l’association en est à 2047 dossiers traités de travailleurs malades. 98 pathologies professionnelles sont répertoriées. 90 % des dossiers traités concernent les cancers broncho-pulmonaires. Viennent ensuite le cancer de la plèvre, puis le cancer Hap, lié aux hydrocarbures non saturés et à la poussière de fer. Leur plus gros fournisseur de malades est Arcelor-Mittal. En décembre, l’entreprise a été condamnée par l’État à une amende de 15 000 euros pour pollution, une goutte d’eau dans un océan d’hydrocarbures… Le service communication d’Arcelor-Mittal assure que «  l’objectif est d’être 100 % conformes avec les normes européennes en vigueur  » mais considère pour autant qu’«  il n’y a pas d’activité humaine - industrielle ou autre - sans impact sur l’environnement  ».

L’amiante, interdite depuis 20 ans, continue de tuer en France 3000 personnes par an. L’Adevimap constate que la plupart des entreprises qui refont les bâtiments ne respectent pas les règles de protection. «  On va vers un deuxième scandale sanitaire environnemental, face à une population qui aura des cancers et ne pourra se retourner contre personne. Les pouvoirs publics n’en prennent pas la mesure », s’insurge Christiane de Félice, présidente de l’association. «  L’État n’est pas complètement outillé, sur la réglementation notamment. Il faut que l’intervention publique sur le sujet soit plus forte  », appuie Pierre Dharreville, député communiste de la circonscription qui a rendu un rapport sur la santé au travail.

Professionnels de santé et associations réclament la création d’un registre des malformations congénitales et d’un registre général des cancers sur l’ensemble du territoire national. L’observatoire Révéla 13 de l’Agence régionale de la santé ne prend en compte que les cas de cancers du rein, de la vessie et des leucémies aiguës. La révélation, mi-janvier, de trois cas de bébés nés sans bras sur le pourtour de l’étang de Berre a relancé cette demande dans l’urgence. Une maman dont la fille est née sans main et avant bras droit, en 2016, a contacté l’association Réméra, registre des malformations à Lyon. Emmanuelle Amar, sa directrice, qui a alerté sur les autres cas en France, prend le dossier au sérieux : «  Ces trois malformations sont totalement identiques entre elles et à celles de nos clusters. En plus, ces enfants sont nés sur un temps très court et un territoire très petit (Vitrolles, Gignac-la-Nerthe et Septèmes-les-Vallons). Mais pour l’instant, on peut simplement dire que c’est un signal et voir de plus près.  » Le travail de recoupement épidémiologique peut durer longtemps.

Depuis deux ans, plusieurs études confortent les angoisses de l’ADPLGF (Association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos). En 2017, l’étude Fos-Epseal menée sur les habitants de Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône, montre que sur 816 personnes interrogées, 11,8 % ont eu un ou plusieurs cancers (6 % au niveau national). Les femmes semblent les plus touchées. Les taux de diabète et d’asthme sont aussi deux fois supérieurs. La méthode basée sur du déclaratif a été cependant critiquée mais les résultats ont des similitudes avec l’étude Scenarii publiée par l’ARS et la Dreal l’an dernier.

Les deux institutions ont analysé 39 polluants sur les 66 communes de l’étang de Berre, prenant en compte les sources industrielles mais aussi des transports terrestres et maritimes. Conclusion : un état de santé fragilisé, avec des indices de mortalité supérieurs à d’autres territoires. «  Les particules de diesel, le dichloroéthane, le butadiène et le benzène ont été identifiés comme dépassant les indices sanitaires qui conduisent à la persistance d’un risque  », précise Muriel Andrieu-Semmel, du département santé-environnement de l’ARS. Concernant les particules fines et ultra fines, l’étude se poursuit. «  On sait qu’elles peuvent passer à la fois la barrière encéphalique et circuler dans le sang, il faut creuser  », indique la responsable.

L’étude sur les produits AOC Provence, menée depuis 2009 par l’ADPLGF et l’institut écocitoyen, montre des taux de contamination qui dépassent les seuils réglementaires. Le taureau de Camargue et les œufs de poules des Alpilles sont chargés en dioxine. «  L’Etat ne veut pas tenir compte de cette étude. On nous accuse de vouloir tuer les usines, alors qu’on veut préserver les emplois, mais notre santé aussi  », explique Daniel Moutet, président de l’ADPLGF. Après quinze années à alerter les pouvoirs publics, les associations et 129 particuliers ont décidé, en novembre, de déposer plainte contre X au pénal pour «  mise en danger de la vie d’autrui  ». Et d’ici avril ils attaqueront au civil «  pour trouble du voisinage  ». «  Il faut que les actionnaires mettent la main à la poche, pour pouvoir respirer tous ensemble. Parce qu’eux ne vivent pas à Fos !  », conclut Daniel Moutet.

Lire l’excellente enquête de Jacqueline De Grandmaison : Polluants industriels, salariés en danger, «  révélations sur une contamination silencieuse  » (Editions de l’Atelier).

Samantha Rouchard

Enquête publiée dans le Ravi n°170, février 2019

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