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Quand la Carav’âne chouf passe…

De Forcalquier (04) au nord du Maroc, l’association d’éducation populaire Chouf chouf tisse des liens interculturels et solidaires...
le 29/07/2019

Au début du printemps, l’association d’éducation populaire Chouf chouf basée à Forcalquier (04) est partie dans le nord du Maroc reconstruire une maison mais surtout tisser des liens interculturels et solidaires entre ici et là-bas…

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« Cette expérience m’a fait grandir », explique Leïla, 20 ans qui fait partie d’un groupe de jeunes majeurs du centre social Jacques Méli, situé au cœur des quartiers Mas de Pouane et Croix-sainte à Martigues (13). En avril, six d’entre eux, garçons et filles, ont quitté leur cité pour se rendre dans le nord du Maroc afin de participer à la remise en état d’une maison abandonnée. Un chantier solidaire initié par l’association d’éducation populaire Chouf chouf et leur projet de Carav’Âne chouf, une expérimentation itinérante basée sur l’observation, la découverte et le partage.

Des jeunes - et moins jeunes - de Paca mais aussi de Tanger se sont retrouvés à Ain Kob (« la source du seau » en français), petit village entouré de montagnes et de verdure. Ils ont reconstruit et cheminé ensemble. Ils ont aussi permis d’améliorer le confort de vie des villageois. Notamment grâce à l’installation d’une pompe à eau qui permet désormais à certains habitants de ne plus être obligés de descendre à la source. Leila a aidé à la réhabilitation d’un muret effondré, à la création de toilettes sèches et à la réfection du toit terrasse. « Mais ce que j’ai préféré, c’est la rencontre avec les femmes du village qui nous faisaient à manger », note la jeune fille. « C’était compliqué pour dormir, il n’y avait pas de douche ni de toilettes et il faisait froid la nuit. On n’avait pas le confort que l’on a chez nous. Comme tout simplement avoir de l’eau au robinet », souligne-t-elle. « Et nos téléphones ne captaient pas, du coup on a été obligé de se parler ! », rigole-t-elle.

Tarik El Hay, lui, est encadrant dans une association de Tanger, il est venu sur le chantier avec quatre jeunes marocains, il a aussi fait le lien entre la population locale et ceux de Paca venus en nombre : « Leur crainte était que les jeunes se comportent mal et ne respectent pas les coutumes locales, comme s’embrasser ou boire de l’alcool en public, par exemple. Mais finalement tout s’est très bien passé. »

Faire collectif

Chouf chouf c’est l’aventure de trois amis, Youssef Akhzouz, François Langlois et Ali Aziz Bakhat. « On s’est dit qu’on voulait changer le monde, note Youssef. Qu’on voulait militer et en même temps travailler, garder notre liberté et mettre en place des projets collectifs. » Chacun dans son métier ou dans ses engagements vient de l’éducation populaire. Leur association voit le jour en 2011, à la Belle de mai, dans le 3ème arrondissement de Marseille, quartier le plus pauvre de France. Avant que l’association ne s’installe finalement à Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence : « On avait envie d’avoir un lieu où on pourrait accueillir et faire de l’éduc pop en dehors des centres sociaux, y développer de l’hébergement et une autre forme de tourisme », explique Youssef.

« On fait du développement coopératif, c’est-à-dire comment on se questionne et comment on fait collectif, souligne Youssef. Mais aussi comment je prends conscience de ma pratique et l’impact que j’ai sur l’autre. Quand on travaille avec l’humain on n’a pas droit à l’erreur car ce que l’on dit ou fait a un impact sur l’autre. Parfois même trente ans après. » L’association se déploie partout en France mais construit aussi des liens avec les autres pays de la Méditerranée. À sa création, Chouf chouf intervient en Tunisie pendant trois ans dans le cadre d’un projet de réflexion sur la place des femmes au lendemain de la révolution. En 2016, ils participent à un échange interculturel entre des jeunes marocains et provençaux, interrogeant la place de la jeunesse dans la citoyenneté notamment en zone rurale.

Le projet de la Carav’Âne Chouf a un double objectif : participer activement à la création d’un lieu d’expérimentation en zone rurale et développer des échanges interculturels avec le Maroc. « L’interculturel ajoute du relief et de la profondeur. Ça permet de décaler encore plus nos points de vue et de relativiser. On va plus vite sur ce que l’on a en commun », note Youssef. Il ne s’agit pas d’une caravane à proprement parler mais l’équipe est partie par la route avec compagnes et enfants, administrateurs et bénévoles pendant cinq semaines. « Pour faire éduc pop, on peut exploser les cloisons », explique Youssef. Sur le papier, ils prévoyaient des stops dans différents lieux alternatifs en Espagne et au Maroc. Mais par manque de temps et de moyens - l’association sans aides publiques, a dû financer le projet sur ses deniers propres - le circuit a été écourté et l’action principale s’est déroulée à Ain Kob où les ont rejoints les jeunes de Martigues et de Tanger.

Abattre des frontières

« C’est un prototype de Carav’Âne », résume Aziz, l’un des cofondateurs. « Mais pour les jeunes c’était assez magique, l’un d’entre eux a posté une photo de leur construction avec pour légende : "on construit un mur pour abattre les frontières"  », note Youssef. « J’ai appris beaucoup de choses sur moi-même », souligne Leïla qui, comme ses comparses de Martigues, cherchait sa voie. Désormais, elle en est sûre, elle veut être éducatrice et elle est prête à repartir.

« Ces jeunes se sont surpassés à chaque instant dans des conditions très spartiates. Et en aidant les autres, ils se sont trouvés eux-mêmes », affirme leur encadrant Samir Zaïd, responsable du secteur jeunes au centre social. Le but de l’éducateur était de les faire sortir du quartier et de les mélanger à une autre culture, mais aussi entre garçons et filles pour « casser » les codes et les clichés qu’ils peuvent avoir. Et Samir de poursuivre : « Ça a fait naître chez eux l’envie de bouger et de rencontrer l’autre. On a brisé le plafond de verre. Leur question aujourd’hui c’est "on repart quand ?"  »

Ain Kob est aussi un village où la culture du cannabis est importante. Au Maroc elle représenterait presque 3 % des terres arables. Tarik explique que les producteurs « risquent gros » car c’est interdit, « mais le but aussi du projet sur la durée est de les amener vers des cultures de substitutions, moins risquées pour eux, comme les plantes médicinales ». La rencontre entre les jeunes et Chouf chouf s’est faite l’an dernier autour d’un « repas insolent » (Lire encadré) à Martigues. « C’était un peu spécial car il y a eu, ce soir-là ,un règlement de compte. Et pour ces jeunes se retrouver quelques mois après en "territoire de drogue", d’où tout part, a été une prise de conscience. »

Ain Kob a désormais une maison bleue et habitable, adossée à sa montagne… La clef est laissée à qui veut y venir et contribuer à la suite des travaux. « En créant du bien commun », note Youssef. L’association compte y développer des activités associant la population. Pour Youssef à quelques heures des boîtes de nuit de Marrakech, dans un écrin de verdure, au contact de l’humain, un autre tourisme est possible. « C’est avec des petites choses que l’on fait les grandes », ajoute Tarik. Le lien est tissé. Chouf chouf va aussi aider Tarik à développer son association qui a pour but d’ouvrir des activités « élitistes » au plus grand nombre. « Avec une logique de tache d’huile. C’est-à-dire qu’une raquette de tennis ne va pas servir à un jeune pendant des heures mais à 20 jeunes pendant 20 minutes chacun », explique Tarik. Pour désigner son association il hésite entre deux noms : « Tadamoun » qui signifie « solidarité » ou Musc, « pour que l’odeur du printemps dure toute l’année ! »

Samantha Rouchard

Article publié dans la page Grande bleue. Le Ravi 174 daté de juin 2019. Publié en partenariat avec Ritimo, réseau pour un monde solidaire


Conscientiser les inégalités

L’association Chouf chouf anime au centre social Jacques Méli de Martigues (13) des « Repas insolents » qui regroupent une trentaine de personnes et permettent de prendre conscience des inégalités dans le monde. Géopolitique, immigration, commerce, dette… l’intérêt est que chacun puisse appréhender, grâce à des données chiffrées, les grands enjeux de l’économie mondiale.

« On recrée un monde virtuel avec, comme enjeu, les inégalités dans le monde pour mieux comprendre ce qu’est l’organisation mondiale du commerce où le FMI, par exemple, explique Youssef Akhzouz. C’est une animation qui nous permet de décortiquer comment les échanges se font dans le monde. »

Chacun a un rôle et représente une zone « géo stratégique » avec ses propres ressources et doit négocier ou troquer avec les autres zones pour obtenir le repas le plus équilibré possible. Un « jeu » qui permet d’introduire des notions complexes internationales, et de comprendre le monde pour mieux envisager agir dessus.

S. R.

@-Leravi - http://www.leravi.org