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Notre belle région offre ses charmes...

le 1er/07/2007

...mondialement réputés à des millions de touristes depuis de nombreuses années. Confession blasée d’une pute lasse...

Mèfi à la tourista ! « Au suivant.... Au suivant ! » Il y a belle lurette que je ne compte plus, mon brave ! Mes premiers clients, c’était du beau linge. Des aristos, anglais et russkoffs au début. Ils en avaient marre de se peler dans leur pays tristounet, alors l’hiver, ils venaient se réchauffer les os sur la Côte. Et puis petit à petit, avec la « démocratisation », la masse a suivi, à l’imitation des fortunes désoeuvrées. Comme le peuple menait des vies de merde, s’entassant dans des villes étouffantes, cloîtré dans les usines ou les bureaux délétères, lorsqu’on lui intima de bosser moins pour avoir le temps d’acheter tous les produits inutiles qu’il fabrique au fil de l’année auxquels il fallait trouver de nouveaux débouchés une fois les nantis équipés, au premier chef une voiture, si indispensable fétiche de cette aliénation fardée en liberté, il choisit de partir à la belle saison, assoiffé de « grand air » qu’il était par son existence pitoyablement confinée. D’où le culte compensatoire du soleil et de l’horizon sans borne de la mer. Ainsi ont-ils déboulé l’été sur les plages écrasées de chaleur, tels des lemmings frappés d’héliotropisme. Comme toute bonne pute vieillissante, je passai donc d’une clientèle de choix dans les palaces à de l’abattage d’aire d’autoroute. J’ai su toutefois mettre en valeur mes beaux restes en me maquillant comme un carré d’as. En rafistolant les ruines devenues monuments, en faisant pousser partout les mêmes terrasses débitant des ersatz de cuisine de terroir, partout les mêmes boutiques à souvenirs écoulant leurs atrocités kitsch des Baux-de-Provence à Saint-Paul de Vence, le plus souvent fabriquées par des esclaves en Asie. Ainsi j’ai consenti à voir ma culture folklorisée en dessous-de-plat, casquettes, cigales en terre cuite et tout un pandémonium de bimbeloterie à vomir. Tous ces crétins, abrutis par la tragicomédie dont ils sont les tristes pantins, fuyant la promiscuité des villes, se retrouvent pris dans les mêmes embouteillages pour se rendre sur des plages bondées, et ils appellent ça des vacances. Ils vident les nappes phréatiques pour remplir les trous bleus et chlorés dans lesquels ils barbotent, arroser la pelouse ridicule de leur golf, prolongement extérieur et petit-bourgeois de la moquette et du papier peint. Cette nature à laquelle ils croient aspirer depuis leur névrose citadine, ils la craignent comme des volailles de batterie qu’on vient de lâcher en pleine forêt. Tout comme l’exotisme culturel, ils ne la tolèrent qu’affadie, climatisée, enkitschée. « Le monde n’est pas un panorama », disait déjà Schopenhauer. Ce panorama, ils le souillent de leurs détritus, la généreuse Mère nature est là pour leur torcher le cul, alors qu’ils s’enfoncent dans cette régression édénique en tétant sodas et glaces douceâtres à longueur de journée, avachis et somnolents comme des nourrissons exténués. Ils ne peuvent supporter de me voir qu’à l’abri des objectifs de leurs appareils à fabriquer des clichés rassurants. L’objectif, comme son nom l’indique, conjure le réel en le transformant en objet, consommable et jetable. La reproductibilité infinie de l’image annihile la singularité du monde. D’ailleurs, le souvenir de cette épreuve est si désagréable qu’ils préfèrent le momifier dans le mausolée informatique de la mémoire de leurs machines, pour ainsi mieux l’oublier. Ils l’exhumeront pour se branler à l’occasion, pervers nécrophiles et exhibitionnistes, prenant à témoin famille ou relations au cours de quelque diaporama, à qui ils assèneront qu’ils ont « fait » la Camargue ou les gorges du Verdon, comme ils se seraient « fait » quelque jeunette malgré leur bedaine. Mais du moment qu’on paie... Vous trouvez que j’ai des lettres pour une vieille radasse ? Qu’est-ce que vous croyez, les esprits éveillés, malades de la civilisation, ont été les premiers à se précipiter dans mes jupons ; peintres suicidaires et autres philosophes sombrant dans la démence sont venus se brûler définitivement les ailes pour se soustraire à la médiocrité du temps qui les leur rognait inexorablement. Ils ont été remplacés par les pipoles - nouvelle aristocratie issue de la plèbe, cumulant l’insupportable suffisance de la première à la vulgarité de la seconde - qui viennent étaler leur fastueuse vacuité dans quelque station à la mode en compagnie des fortunes issues des commerces licites et illicites, hommes d’affaires respectables ou maffieux, la frontière est ténue. Ils arborent les mêmes voitures, les mêmes femmes, les mêmes yachts... Certaines villes encore plébéiennes, sentant trop la sueur qui rappelait le quotidien, comme Marseille ou La Ciotat, furent longtemps laissées à l’écart. La classe ouvrière décimée par la mondialisation, les palmiers se sont mis à pousser ici aussi, tout comme les panneaux indicateurs signalant telle église ou tel site naturel, basculant ainsi du réel à l’état de signe. Signes qu’il faut collectionner comme attestant d’une vie conforme, ayant emprunté ces parcours balisés qui connaissent leur paroxysme avec le voyage organisé, le circuit : promène-couillons dans les calanques, petits trains à la ville... Suivez le guide ! Quant à la petite poignée qui se prend pour l’élite en quête d’authenticité, prônant aventure et parcours « hors des sentiers battus », elle n’est que l’avant-garde snobinarde, le commando qui précède le gros des troupes qui viendront ensuite par charters bondés occuper les terrains ainsi reconnus. Le pire reste que non content de venir en vacances, de plus en plus nombreux sont ceux qui viennent s’installer ici pour leur retraite. Je deviens ainsi l’asile d’oisifs à temps partiel ou à temps complet. Il ne reste du boulot que pour leur servir de larbins, tondre leur pelouse, torcher leur cul de grabataires, et ceux qui sont nés ici qui y ont encore un lambeau d’histoire, se trouvent dépossédés un peu plus encore avec la spéculation immobilière qu’entraînent ces afflux de capitaux. Partout s’étend cette pseudo culture déterritorialisée, cette sénilité infantile qui frappe chacun dès le plus jeune âge. Epoque qui n’a pas su mourir et qui n’en finit pas d’étouffer le futur dans ses métastases. « Le désert croît. Malheur à celui qui abrite des déserts en lui. » Je pense souvent à cette prophétie de Nietzsche lorsque je vois les brasiers où se consume la pinède et que souffle le mistral, dans ces journées devenues banales comme un touriste en été.

Paul Tergaiste

@-Leravi - http://www.leravi.org