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« Un mythe nécessaire »

le 1er/03/2008

Jean-Marie Guillon, historien et directeur d’une unité de recherche de la maison méditerranéenne des sciences de l’homme à Aix-en-Provence, analyse l’héritage de mai 68.

La France est-elle condamnée au rituel de la célébration de mai 68 ?

« À partir du moment où Nicolas Sarkozy attaque mai 68, où la droite réactualise par son biais le discours sur la désorganisation sociale et prône un retour à l’ordre moral pour faire face aux inquiétudes de notre société, il est normal que ceux qu’il insupporte s’en revendiquent. De plus, certaines aspirations de l’époque n’ont toujours pas été satisfaites. C’est le cas des exigences à plus de démocratie ou de liberté. L’autogestion était par exemple une revendication très forte, mais c’est un des héritages de 68 qui n’a pas abouti. » Cet héritage de 68 existe quand même : la libération sexuelle, une nouvelle place pour les femmes dans notre société, des avancées sociales...

« Du point de vue de la révolution culturelle, de l’évolution des mœurs, de la libération des corps ou de l’autonomie des femmes, mai 68 a été prépondérant. Mais ce ne sont pas ses seuls héritages. Dans les pratiques sociales, politiques ou policières, il est toujours très présent : il préfigure les manifestations festives de masse sans trop de violence ; la mobilisation des classes moyennes et des fonctionnaires ; la négociation, le réformisme et l’habitus du compromis, nés de la contestation des idéologies de l’époque, ainsi que l’institutionnalisation des mouvements sociaux. Ce dernier point a d’ailleurs porté préjudice aux syndicats : s’ils veulent renaître, ils vont devoir délaisser un peu leur vie institutionnelle et retrouver une représentativité dans les entreprises. D’un point de vue purement politique, 68 entraîne la montée de l’extrême-droite et une recomposition de la carte électorale de gauche. La participation des catholiques au mouvement fait qu’aujourd’hui, les bastions de gauche se sont déplacés de la Provence à l’Ouest de la France. Enfin, l’anti-autoritarisme, le refus d’une société hiérarchisée et patriarcale, a apporté de nouvelles pratiques chez les travailleurs sociaux. Hors du cadre de la revendication sociale classique, un mouvement comme l’anti-psychiatrie naît véritablement à ce moment. Ceci dit, mai 68 est d’abord une étape, le moment de formation d’un groupe social, d’une jeunesse. »

D’où une certaine mythologie qui entoure cet événement ?

« Ça n’est pas une nouveauté. Il y a une certaine « rétromanie » française : les gouvernements de gauche rejouent le Front populaire, les mouvements sociaux 68... Déjà en 1848, Marx se moquait des manifestants qui répétaient 1789 ! Encore une fois, l’existence d’un repoussoir ne peut que faciliter la référence. Le contexte est cependant très différent : à l’époque, l’horizon était révolutionnaire, il y avait une fascination pour le tiers-mondisme. Aujourd’hui, la société est inquiète, il y a une peur de l’avenir. Les mouvements sociaux sont eux-mêmes un peu désespérés et les revendications sont avant tout corporatistes... L’image qu’a la jeunesse des luttes sociales et politiques pèse également dans la perpétuation du mythe 68. Pourtant, il ne faut pas croire que l’on existe en reproduisant des gestes ! Elle doit se construire un discours, une pensée. Mai 68 a en partie échoué pour cette raison : ses acteurs étaient un peu à court d’idées et se sont finalement retournés vers leurs classiques, comme le marxisme. Pour preuve : quand la gauche a été au pouvoir, les soixante-huitards ont été à côté de la plaque. »

Il faut donc faire le deuil de mai 68 ?

« Surtout pas ! Encore moins lorsqu’un président raconte n’importe quoi... L’historien a l’habitude de déconstruire les mythes, mais s’il est important de tuer les pères, ce qui est toujours douloureux pour eux, 68 fait partie des mythes nécessaires. Aujourd’hui, on essaie de rebâtir l’université. Comment ne pas puiser dans une époque où l’on souhaitait déjà le faire, et même reconstruire toute la société ? Il faut simplement tirer les leçons de ce moment. Contrairement à son image, mai 68 n’a pas été qu’une période de contestation : il y avait des aspirations à l’initiative, à la prise de responsabilité, à la démocratie, à la liberté ! Ces aspirations sont toujours vivantes dans la jeunesse d’aujourd’hui, il faut donc les encourager. Le problème est que la France est désormais un monde de vieux... »

Propos recueillis par J-F. P.

@-Leravi - http://www.leravi.org