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Mens fada in corpore sano

le 1er/07/2008

Corps choyés, pommadés, enjolivés ou bien charcutés, enflés, décharnés ; corps dénudés, exhibés mais aussi camouflés, déréalisés... C’est l’été et le corps est dans tous ses états. Streap tease !

« Jambes impec, cheveux brillants... : cet été j’assume », clame à sa « Une » Version fémina, le supplément féminin vendu dans 38 titres de la presse quotidienne régionale. « Montrez votre corps sans complexe », invite l’édition de juillet de Marie Claire. Et le mensuel d’énumérer pour ses lectrices des « stratégies beautés » afin de « cacher ses défauts à la plage ». Rien que du banal lorsque le soleil frappe fort sur les kiosques à journaux. La revue de presse estivale des articles consacrés au corps, y compris dans les quotidiens « nationaux » et autres « news magazines » les plus sérieux, pourrait faire l’objet d’un numéro spécial du Ravi.

Cette frénésie journalistique contraste avec le peu d’enthousiasme à multiplier les enquêtes sur d’autres sujets moins glamours comme la disparition programmée des régimes retraites solidaires par répartition, le combat des travailleurs sans-papiers pour être régularisés, la caporalisation en route du service public de l’information. Mais le corps ne s’étale pas que dans les médias. Celui des femmes, et de plus en plus celui des hommes également, est au cœur de la machine à désirer... consommer. Celle qui fait carburer nos sociétés et que ne freine en rien la hausse du prix de l’essence. Car le « jouissez sans entraves » de Mai 68 s’est transformé, 40 ans après, en « dépensez sans compter ».

Les rayons des hypermarchés et des pharmacies regorgent de produits censés métamorphoser le plus ordinaire quidam en Apollon des campings et la moindre cagole en Aphrodite des rues piétonnes. Postmodernisme oblige, les cosmétiques « bling bling », crèmes autobronzantes et fonds de teint tapageurs, côtoient les nouvelles gammes « bio », délicieusement « équitables »... Les modes suivent les modes. Sachez messieurs, que la tendance est désormais de laisser dépasser vos poils du maillot et que, mesdames, après la mode de l’épilation « intégrale », le must cet été est à la coloration des poils du pubis. Les salons esthétiques et autres centres de remise en forme pullulent avec d’étranges machines comme le « Bodywave » sur lequel on vibre et bronze en même temps, en grillant, au passage, cinq fois plus d’électricité qu’un lave-linge. Que fait Nicolas Hulot ?

Le culte du corps n’est pas sans risque. Du plus banal, comme les réactions allergiques à certains tatouages éphémères à base de hennés noirs, au plus spectaculaire, comme les stigmates à vie des victimes du Frankenstein provençal : le désormais célèbre docteur Maure, chirurgien esthétique improvisé et escroc mégalomane patenté. Corps, tour à tour charcutés, enflés, décharnés, ou bien choyés, pommadés, enjolivés.... Corps dénudés, exhibés mais aussi voilés, camouflés, déréalisés... Des politiques s’emparent du filon comme Valérie Boyer, nouvelle députée UMP marseillaise. En une année, elle a souhaité légiférer pour combattre l’incitation à l’anorexie, puis pour créer un label « image corporelle retouchée » avant d’animer une mission parlementaire afin de prévenir l’obésité.

Le corps est dans tous ses états. Qu’en conclure ? Le marketing, fer de lance du libéralisme, nous conduit à « surinvestir dans l’apparence » nous explique l’anthropologue David Le Breton. Certains se révoltent contre le corps-marchandise. Les plus radicaux, à l’image du Miel (Mouvement international pour une écologie libidinale), n’hésitent pas à dénoncer l’épilation comme un « embrigadement des corps, une soumission de l’esprit » ! Les phénomènes anodins sont parfois porteurs de sens. Jean-Claude Kaufman s’est livré, par exemple, à une « sociologie des seins nus » (1). La pratique des poitrines dénudées sur la plage, apparemment très permissive, obéit en fait à des règles de comportement très précises et peu égalitaires. Les seins trop vieux, trop gros, trop mobiles, sont toujours mal perçus. En clair, seules les belles femmes, selon les critères esthétiques dominants, ont le droit d’être impudique...

Et la pudeur justement ? Dans son dernier livre, Marcela Iacub soutient que malgré la révolution des mœurs, « jamais le sexe n’a été autant réprimé dans un espace aussi érotisé ». Pour démontrer sa thèse, la juriste se livre à une histoire de la pudeur depuis le 19ème siècle. Elle montre qu’avec le recul des valeurs familiales et religieuses, l’Etat est devenu hyper interventionniste dans la sphère de la vie privée en pénalisant de plus en plus, en particulier depuis les années 80, toutes les pulsions sexuelles. La France détient en Europe le record du nombre de détenus pour crime sexuel ! Un esprit malsain dans un corps sain ? Rassurez-vous ! Acheter une huile à bronzer ou enfiler un string ne fait forcément de vous un psychopathe sadique. Du moins, pas encore...

Michel Gairaud

AU SOMMAIRE
- Régime : L’embonpoint gagne Paca
- Rasoir : A la recherche du poil perdu
- Entretien : Avec David le Breton, anthropologue
- Forme : Des machines et des corps

(1) « Corps de femmes, regards d’hommes : la sociologie des seins nus », de Jean-Claude Kaufmann, éditions Nathan.

(2) « Par le trou de la serrure, une histoire de la pudeur publique », de Marcela Iacub, éditions Fayard.

@-Leravi - http://www.leravi.org