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Entretien : Medias et pouvoir

le 2/01/2009

Le journaliste Philippe Descamps analyse le rapport qu’entretiennent les médias régionaux aux pouvoirs.

« Heureusement, des médias alternatifs émergent »

Vous parliez il y a une dizaine d’années de la « misère du journalisme de province » (1). Qu’en est-il aujourd’hui ?

« Le caractère monopolistique local de la Presse quotidienne régionale (PQR) apparaît comme intangible. Les rares zones de concurrence persistantes sont aux marges des grandes régions que se sont partagées les principaux titres. La PQR vit sur le dogme de la « proximité », mais une proximité comprise seulement au sens géographique, et non sociale ou culturelle. Ainsi, la préoccupation première n’est plus l’information fournie, mais le quadrillage du territoire. D’où la priorité donnée aux nouvelles locales et sportives au détriment de celles politiques, étrangères ou économiques. »

Dans ce contexte, quelles sont les relations des médias aux pouvoirs ?

« Depuis la décentralisation, je ne connais pas de grands journaux régionaux qui peuvent faire un travail critique sur un élu important localement. Ces derniers ont les moyens d’asseoir leur autorité : avec la baisse des ventes et la soumission de la pub à la vitalité économique du territoire, une part importante des recettes publicitaires vient des collectivités locales. Enfin, la reconnaissance du pouvoir local semble presque incontournable. Il est donc intéressant de voir émerger d’autres médias, comme les journaux alternatifs ou certains sites internet. »

« Les journalistes sont de plus en plus en prise avec le pouvoir, y compris dans leur mode de vie »

Merci ! Vous mettez également en cause les journalistes...

« Pour les journalistes de province, la proximité est dure à gérer. Ne serait-ce que parce qu’ils croisent plus facilement l’élu ou le décideur local. Pour pouvoir mettre de la distance, il faut également de l’indépendance, du soutien, de la maturité, de la culture, etc. De plus en plus victimes d’une forte précarité en début de carrière, les journalistes attachent plus d’importance à l’acquisition d’un statut social qu’à l’exercice d’une mission d’information, essentielle en démocratie. Le statut social du journaliste établi peut paraître confortable. C’est flatteur d’être invité à la table du maire ou agréable de recevoir un cadeau. Pour résumer, les journalistes installés sont de moins en moins en prise avec la société et de plus en plus en prise avec le pouvoir, y compris dans leur mode de vie. »

C’est commun à tous les médias ?

« On pourrait attendre une autre ambition dans le service public. Mais elle n’est pas fréquente. On peut y voir un certain manque de courage alors que le statut des journalistes de France 3 ou Radio France devrait leur offrir plus d’indépendance. Si ces derniers couvrent généralement assez bien l’actualité sociale et les conflits, ils font peu de travail d’enquête ou d’explication. Mais généralement, ce manque d’ambition est moins une soumission individuelle que celle d’un système médiatique dans lequel la concurrence, y compris locale, pousse au mimétisme. Sans oublier quelques particularités françaises, notamment la primeur du commentaire sur l’information ou le fait que deux journalistes sur trois travaillent dans la région parisienne. Ceci dit, dès qu’on lâche la bride à un journaliste, il bosse. »

« Les clubs de la presse visent à entretenir la confusion mortifère entre information et communication. »

Existe-t-il d’autres endroits où se construit la proximité entre médias et journalistes et les pouvoirs ?

« Alors que les clubs de la presse se présentent comme des lieux de vie, d’échange et de vitalité de la presse régionale, on constate qu’ils rassemblent plus de chargés de communication que de journalistes. Ils visent davantage à rapprocher communicants et journalistes ; et à entretenir la confusion mortifère pour la presse, entre information et communication. Cerise sur le gâteau : ils sont souvent en partie financés par les collectivités locales... »

Gaston Deferre a été élu et patron de presse. Ce mélange existe toujours dans les médias régionaux ?

« Oui, même si aujourd’hui les éditeurs ou les journalistes entrant en politique s’éloignent généralement un peu de leur journal. La proximité avec le pouvoir est en revanche devenue caricaturale au plus haut niveau. On s’y habitue, mais celle de Nicolas Sarkozy avec Bouygues, Lagardère ou Bolloré marque les limites de notre système démocratique. Pour preuve : c’est le Président de la République qui donne des leçons de déontologie, qui convoque des Etats généraux de la presse et qui annonce les solutions à sa crise ! »

Propos recueillis par Jean-François Poupelin

(1) Cf Le Monde Diplomatique, novembre 1996. Philippe Descamps, auteur de « Le système Carignon », est désormais rédacteur en chef de Montagnes magazine.

@-Leravi - http://www.leravi.org