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Sur les quais

le 4/06/2010

Marseille, Toulon. Deux ports. Beaucoup d’identités, de « communautés »... Toujours très peu de métissage.

50 000 Comoriens, 25 000 Arméniens, 400 000 Italiens, 30 000 Africains, 250 000 Maghrébins, 100 000 Pieds-Noirs... A Marseille, si l’on additionne les effectifs que revendiquent les différentes « communautés », on risque bien de dépasser la population totale de la commune. Les Marseillais retissent ainsi les liens avec leurs origines, et font de Marseille une ville-monde, où les appartenances locales et lointaines se combinent pour fonder une identité multiple : on devient ainsi « Marseillais et... » quelque chose d’autre, Algérien par exemple, au soir d’un match de Coupe du monde.

Au milieu des années 80, ce cosmopolitisme fait peur : photos de prière dans les rues, réputation des quartiers Nord, ville de bandits devenue ville de danger ; Marseille est enfoncée dans une longue crise économique et démographique, et les difficultés sociales se voient « ethnicisées » : l’étranger devient le coupable idéal, comme le montre la montée du Front national. Après les premiers actes racistes, Marseille se dote enfin d’un outil pour revaloriser sa diversité. Marseille Espérance, association paramunicipale, est fondée pour rassembler les chefs religieux de la ville, mais s’élargit rapidement aux représentants « communautaires ».

« Pas de mixité non plus »

Reprenant les fidélités claniques qui ont structuré le territoire et donc le pouvoir depuis les années 20, les héritiers de Gaston Defferre élargissent le « maillage » de la ville à toutes les appartenances. La démocratie chrétienne qui gère la ville s’accommode parfaitement de ce flou entre religion, appartenance et pouvoir : en reconnaissant l’individu par son origine, le pouvoir situe les citoyens dans des réseaux, des solidarités qui empêchent la ville de se disloquer. Opérant un retournement d’image, la Massalia de l’an 2000 fait défiler sur le Vieux Port les communautés les unes après les autres. Attention, ici pas de métissage. L’identité marseillaise ne prévoit pas le mariage mixte, elle le tolère à peine. Pas de mixité non plus : les quartiers restent étanches, les frontières sociales difficiles à franchir, si l’on n’est pas né du bon côté de la Canebière.

Que reste-t-il alors d’unité aux Marseillais ? Une chose essentielle : la migration. C’est en 1850 que les paysans de Haute Provence (Basses et Hautes Alpes) ont commencé à fournir la main d’œuvre urbaine, vite rejoints par les Italiens. Depuis, les Marseillais ont tous un ailleurs qu’ils cultivent avec plus ou moins d’attachement. Ils en cherchent les traces dans la ville mais aussi dans la campagne marseillaise, avec bastides et cabanons. Enfin, et surtout, ils se sont arrêtés, quand d’autres ont poursuivi le chemin. Car Marseille n’est pas un port d’immigration mais de transit.

Peu restent là, beaucoup continuent plus loin, comme le montrent encore aujourd’hui les réseaux kurdes ou africains. Rester, c’est la fin du voyage ; mais rester dans un port de transit, c’est s’enraciner tout en continuant de rêver à d’autres destinations possibles. Qui plus est dans une ville pauvre, qui ne parvient pas à grandir véritablement, faute de dynamisme économique autre que celui de l’immobilier. Ville ouverte, ville d’où le départ paraît toujours possible, Marseille a été une ville coloniale, mais elle semble se souvenir qu’elle a d’abord été une colonie elle-même.

Autre port, autres trajectoires. La migration, si présente à Toulon, semble s’y figer : terminus, tout le monde descend ! Dans le face à face entre l’armée coloniale et les anciens colonisés, Toulon a sombré dans la haine, quand Marseille se refaisait une image. Car on vient à Toulon comme on vient dans le Sud : y chercher une image de bonheur ensoleillé, nourrie dans l’imaginaire français par l’expérience coloniale. Les retraités, avec carrière militaire ou non, débarquent à Toulon en terrain conquis, pour ne plus en repartir. Pour eux, pas d’ailleurs possible, pas de nouveau départ. Les bateaux ne rembarquent pas les passagers. Dans cette ville coloniale, ce sont les valeurs rurales de la Provence républicaine, adaptées à l’électorat de droite, qui ont sauvé les meubles, peut-être provisoirement. Car à Toulon, comme ailleurs, c’est le mouvement, l’ouverture, qui fait l’identité. Sans la migration (venir, partir, revenir), l’identité se fige.

Etienne Ballan

@-Leravi - http://www.leravi.org