« On s’enferme dans une approche urbanistique alors que le problème est social et politique »

décembre 2019 | PAR Frédéric Legrand
Étudiant les parcours de militants dans plusieurs quartiers de banlieue, Denis Merklen pointe les contradictions qui freinent les revendications des classes populaires.

Sociologue, enseignant-chercheur à l’université Paris 7 Diderot, Denis Merklen porte ses recherches sur les classes populaires et leurs modes de mobilisation politique. Depuis trois ans, il intervient durant les rencontres annuelles de la Fondation abbé Pierre.

Vous étudiez les parcours et les actions de militants travaillant en partenariat avec la Fondation abbé Pierre. Quel est le cadre de leur engagement ?

Si on porte un regard historique sur plusieurs décennies, la population des quartiers populaires est passée des bidonvilles à des cités. Il y a donc une dimension d’intégration, de protection par l’État. Mais du point de vue des générations qui n’ont pas vécu cette ascension, on ne peut que voir la dégradation de la situation. Le logement social est aujourd’hui totalement débordé, on voit resurgir des bidonvilles. La crise se matérialise dans la dégradation des logements, mais elle ne se résume pas à cela. L’enjeu de cette étude est de dégager les dénominateurs communs à l’engagement militant et aux mobilisations, sans perdre de vue la diversité de chaque action et chaque quartier.

Vous décrivez des militants qui doivent entrer dans une véritable chasse aux subventions pour mener leurs projets. Cela crée-t-il des concurrences entre associations au sein d’un même quartier ?

La quête de financements est un travail quotidien pour les associations des quartiers populaires. Cela peut en effet amener des tensions entre elles avec la sensation d’une captation de ressources, au profit des militants qui ont développé une expertise dans le montage et la présentation de projets. Certains projets peuvent se retrouver réorientés pour entrer dans les critères de telle ou telle ligne budgétaire. La Fondation joue là un rôle souvent décisif, en permettant le financement de projets qui sont directement issus des habitants.

La décentralisation est à la fois un point d’appui et un frein pour la mobilisation

Face à ces militants, les élus locaux et l’État apportent une réponse avant tout urbanistique…

Il y a effectivement une sorte d’enfermement dans l’approche urbanistique, y compris parfois des habitants eux-mêmes, alors que la problématique est sociale et politique. C’est un des défis auxquels sont confrontés ces militants : comme développer une grille de lecture globale de la situation pour les habitants, et ainsi construire un rapport de force avec les institutions, tout en devant travailler avec ces institutions à l’échelle locale ?

Les différences entre villes, entre quartiers, empêchent-elles une prise de conscience et des actions collectives des classes populaires ?

C’est un effet paradoxal de la décentralisation : les gouvernements locaux peuvent apporter des solutions adaptées à chaque quartier. Mais cela entraîne que les rapports de force se développent ville par ville, voire quartier par quartier, rendant difficile l’action au plan national. C’est à la fois un point d’appui et un frein pour la mobilisation. Là aussi la Fondation assure une fonction décisive, en faisant se parler ces militants lors de ses rencontres annuelles, et en portant des revendications des classes populaires auprès des institutions publiques.

L’engagement des militants passe souvent par l’action culturelle.

Beaucoup d’argent public a été donné à la culture dans les quartiers populaires. Il n’est pas étonnant de voir combien le hip-hop s’y est développé, car il permet à la fois d’amener la culture du quartier vers d’autres parties de la ville, ou d’amener d’autres publics dans le quartier. Les actions sociales ou d’éducation populaire sont moins soutenues financièrement. Mais le plus marquant, chez les militants que j’ai rencontrés, est la question du travail, dans ses dimensions de précarité, de discrimination, de faiblesse des revenus… C’est un thème qui est rarement abordé dans leurs discussions ou dans leurs actions, alors qu’il est au cœur des mobilisations.

Constatez-vous une réelle différence de politique selon les mairies ?

Il y a une tendance plus forte des mairies de droite à disqualifier les quartiers populaires, puisque l’électorat de ces municipalités, contrairement à l’électorat de gauche, a plus de difficultés à voir des causes sociales derrière la colère des habitants. C’est ce qui pousse beaucoup de militants à envisager l’engagement politique. Quand on voit le taux d’abstention dans les quartiers populaires et le nombre de voix qui font basculer une élection, une ville est souvent perçue comme une forteresse prenable. Et pourtant les militants qui s’engagent politiquement n’y arrivent pas.

N’est-ce pas aussi une question d’offre politique, les partis traditionnels ne donnant pas d’écho aux revendications populaires ?

Au début du XXe siècle, les partis de gauche ou les mouvements catholiques et sociaux construisaient une conscience populaire et une représentation du monde. Aujourd’hui, les classes populaires manquent de gens qui vont prendre parti pour elles, et désigner un adversaire social contre lequel développer un rapport de force. Et la démocratie contemporaine a horreur de l’adversité. Donc l’expression des revendications populaires se trouve bloquée. C’est une difficulté commune à toutes les sociétés, et à toutes les strates des classes populaires. Les Gilets jaunes disent exactement la même chose !

Le mouvement des Gilets jaunes, justement, a depuis un an rebattu les cartes du mouvement social. Mais il est perçu très différemment des mobilisations des banlieues.

Quand une cité connaît une poussée de violence, il est plus facile pour la classe politique de sortir ce mouvement social du débat public en utilisant des arguments migratoires ou religieux. L’action sur le terrain sera souvent tout autre, avec une certaine prise en compte des problèmes et une tentative de réponse. Mais le sujet ne sera pas réellement débattu publiquement par les élus locaux ou nationaux. Pour les Gilets jaunes, c’est complètement différent : la classe politique a vu se mobiliser une partie de la classe populaire qui n’est pas issue de l’immigration, et qui habite en périphérie. Et elle n’a pas pu sortir cette classe populaire du débat public.

Les Gilets jaunes, comme les émeutes de banlieues, posent la question de l’efficacité de la violence comme mode d’action…

Les quartiers ont conscience du fait que la politique de la ville est une conséquence de leur mobilisation sous forme d’émeutes. Mais d’autre types d’actions, non violentes, ont parfois porté leurs fruits, comme la Marche des beurs.

Vous allez poursuivre jusqu’à l’été prochain la seconde phase de votre étude : sur quoi va-t-elle porter ?

Il s’agit d’aller plus loin en co-construisant l’étude avec les militants. Élaborer avec eux les axes de recherche, les questionnaires, et y intégrer de nouvelles dimensions, comme celle des Gilets jaunes. La phase de rendu, l’écriture finale, sera elle aussi co-élaborée avec les militants. L’objectif est surtout de ne pas se substituer à leur réflexion, mais de construire ensemble une caisse de résonance, leur donner un miroir dans lequel ils puissent se voir de manière collective.