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« Je te remercie Madame le maire »

A Saint-Véran (05), dans la plus haute commune d’Europe, les élus atteignent parfois le plafond lors des conseils municipaux...
le 21/08/2019

Notre contrôle technique lors du conseil municipal, en mai dernier, de Saint-Véran dans les Hautes Alpes où un projet contesté de téléphérique pimente la vie locale !

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18:37

Le reporter du Ravi profite d’un grand bol d’air. Avec un centre bourg à 2 042 m, Saint-Véran se revendique comme la «  plus haute commune d’Europe  ». Un qualificatif subtil qui permet de se distinguer de deux autres villages des Alpes suisses et italiennes, plus hauts, mais dépendants de chef-lieux qui sont plus bas. Au coin d’une rue escarpée, une marmotte semble avoir pris ses habitudes. Avec ses congénères, elles règnent en nombre sur les prairies avant que les troupeaux ne montent à l’estive.

19:58

Danielle Guignard, 78 ans, en est à son deuxième mandat. Cette prof à la retraite, agrégée de chimie, promeut un projet de téléphérique pour desservir l’observatoire astronomique de Château-Renard, où se mènent des recherches internationales. Ce serait une chance incroyable pour développer un tourisme scientifique selon elle. S’il n’est pas hostile à une meilleure desserte de l’observatoire, Mathieu Antoine, le deuxième adjoint, est un farouche opposant au projet poussé par Madame le maire. Avec un départ en haut du village, des pylônes de 35 mètres de haut et une hôtellerie-restauration qui serait associée à plus de 2 900 m d’altitude, ce projet offre un gigantisme destructeur du paysage et de l’environnement, pense le moniteur de ski de fond et gérant d’un gîte. Il est l’auteur d’une pétition, qui a reçu à ce jour plus de 10 700 signatures (1). Condition sine qua non qui précède la réalisation de l’infrastructure, le Plan local d’urbanisme (PLU) est en cours de révision. Une partie des débats de ce soir doit y être consacrée. Allure athlétique et lunettes de soleil sur le front, Mathieu Antoine ne fait pas ses 60 ans. Assis sur le bord de sa chaise, jambes tendues sous la table, il attend le démarrage des débats.

20:00

«  Il est 8h, on commence  », engage Danielle Guignard. La séance, ce 14 mai 2019, démarre au pas de charge. Madame le maire enchaîne tellement vite l’appel que l’on n’arrive pas à saisir les noms prononcés, ni même à savoir si tous les conseillers ont été appelés. En même temps ici, public compris, tout le monde se connaît et se tutoie. La présence du Ravi comme tête inconnue surprend.

20:02

Première délibération concernant l’installation d’un panneau lumineux d’information. «  L’architecte des bâtiments de France n’est pas du tout d’accord  », dit Madame le maire. Sans débat et à l’unanimité, les sept présents rejettent la proposition. «  Si je vais trop vite, vous me le dites  », croit bon de préciser Danielle Guignard avant d’enchaîner les présentations de délibérations.

20:03

Mathieu Antoine l’interrompt sur l’approbation du procès-verbal du dernier conseil municipal dont il a été l’auteur. Il s’étonne qu’«  exceptionnellement il n’a pas été distribué. Il y a des règles d’habitude  ». «  Tu, vous...  », comme si elle voulait réinstaller une distance, Danielle Guignard hésite entre tutoiement et vouvoiement pour s’adresser à son deuxième adjoint. «  On va éviter du travail aux employés communaux  », justifie-t-elle. «  On ne va pas s’arrêter là-dessus  », soupire Serge Philip, le premier adjoint, enfoncé dans sa chaise derrière ses lunettes rectangulaires. Mathieu Antoine insiste. «  Je vous remercie du conseil que vous me donnez  », balaye Danielle Guignard. «  Je te remercie Madame le maire  », rétorque Mathieu Antoine. Ambiance.

20:07

Le débat porte sur une servitude de pistes sur le domaine skiable de Beauregard, situé au-dessus du village. Le vote de ce soir ne devrait être qu’une «  délibération de principe  » avant de contacter la préfecture pour une demande d’autorisation, expose le maire. Serge Philip, président du Syndicat intercommunal à vocation unique (Sivu), qui encadre le domaine skiable à cheval sur Saint-Véran et Molines-en-Queyras, voudrait «  une extension pour la neige de culture  ». Entre ski et besoin pour la pâture, les conflits d’usage sont récurrents. En particulier à l’automne, quand les troupeaux sont encore à l’alpage et que les pisteurs commencent à fabriquer de la neige artificielle. Deux éleveurs dans le public écoutent attentivement. Chevelure fournie et barbe blanche, Jean-Pierre Imbert, le président de l’association foncière pastorale, prend des notes assidûment. «  On vit tous plus ou moins du tourisme et on respecte aussi l’agriculture  », affirme le premier adjoint qui est par ailleurs gérant d’une boutique de location de skis. «  Je rejoins les inquiétudes. Il y a d’autres saisons, d’autres usages  », exprime Mathieu Antoine. «  Je ne signe pas une page blanche  », poursuit-il, avant de s’adresser à son vis-à-vis : «  Toi, tu signes les yeux fermés !  » «  Commence pas Mathieu s’il te plaît  », coupe Serge Philip. «  Moi je lève la séance parce que ce n’est pas le sujet qui était à l’ordre du jour. On demande l’autorisation à Madame la préfète. On ne va pas anticiper un futur que l’on ne connaît pas  », intervient Danielle Guignard. «  On peut quand même s’exprimer Madame le maire !  », répond Mathieu Antoine.

20:15

«  Avec une population de 236 habitants, nous avons un siège à la com com, [du Guillestrois-Queyras, NDLR], que l’on doit confirmer  », expose Danielle Guignard. «  C’est quoi la tranche qui détermine le nombre de représentants ?  », demande Mathieu Antoine. La question, pourtant juste informative, fais monter en pression le maire qui y répond en listant machinalement toutes les communes avec leur nombre de représentants avant de conclure : «  Il y a d’autres questions ? On peut passer au vote ?  »

20:27

Un appel d’offres a été passé pour la gestion des navettes estivales «  des Claussis  » qui permettent aux randonneurs de monter au bout de la vallée. Un seul transporteur y a répondu, alors «  c’est à prendre ou à laisser. Si vous voulez laisser, eh bien vous n’avez qu’à trouver une autre solution  », professe Danielle Guignard. «  Je voterai pour, mais je vous rappelle que je suis membre de la commission d’appel d’offres et que je n’ai pas été informé  », dit Mathieu Antoine. «  Est-ce que tu t’en es inquiété ? Tu ne te préoccupes de rien !  », s’énerve Delphine Mathieu, cheveux courts et mèches blondes. «  Tu dis n’importe quoi !  », rétorque Mathieu Antoine. «  Ou vous êtes calme et poli ou je suspends la séance  », adresse Madame le maire au deuxième adjoint. «  On ne te voit jamais à rien. Tu viens juste te montrer quant il y a du monde !  », s’engatse Delphine Mathieu. «  Et puis se faire traiter de godillots, c’est insultant !  », poursuit Serge Philip, à propos d’un qualificatif choisi par Mathieu Antoine dans une lettre à ses collègues concernant le projet de téléphérique.

20:31

Après quelques instants d’un brouhaha nourri suite aux précédentes invectives, le premier adjoint se lève et quitte la salle. Dans la foulée, Danielle Guignard lève la séance. Le brouhaha continue. L’éleveur Jean-Pierre Imbert demande la parole à propos de la servitude. «  Tous les travaux modificatifs doivent passer devant l’association foncière pastorale. Si vous prenez cette délibération, dès demain je la porte au tribunal administratif  », pose-t-il. Le débat continue de façon informelle et passionnée sur les usages de la montagne de Beauregard.

20:40

«  Pas de délibéré donc pas de navette cet été  », dit cyniquement Danielle Guignard aux autres élus avant de se retirer. Quant au débat sur le PLU, il est remis aux calendes grecques.

Pierre Isnard-Dupuy (Collectif Presse-Papiers)

(1) La pétition et autres infos sont accessibles sur le blog des opposants à ce projet de téléphérique : saintverandanger.blogspot.com

Saint-Véran (05)

> 236 habitants (2016)

> Pas de fleur «  villes et villages fleuris  »

> Commune du Parc naturel régional du Queyras

> L’un des « plus beaux villages de France  »

> Autoproclamée «  commune la plus haute d’Europe  », avec un bourg à 2 042 m d’altitude.

> 71,3 % de résidences secondaires (2015)

> 28,67 % pour Marine Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017.

> La maire : Danielle Guignard

(Sans étiquette, divers droite selon la préfecture) depuis 2008. 78 ans, ex-enseignante agrégée de chimie. Réélue en 2014. Pour la présidentielle de 2017, elle a parrainé Nicolas Dupont-Aignan, représentant à ses yeux «  les valeurs de la droite du siècle dernier, du gaullisme, de l’honnêteté, de la défense de la ruralité et des problèmes des montagnards  ». Avant de se sentir « en colère et trompée  » suite au ralliement de Dupont-Aignan à Marine Le Pen.

> Le conseil municipal : 11 élus par un scrutin majoritaire, plurinominal, à deux tours.

Le conseil du 14 mai 2019 soumis au contrôle du Ravi :

> Durée : 31 minutes.

> Présents : 7 élus, dont « l’opposant » Mathieu Antoine.

> Temps de parole cumulé de « l’opposant » : 8 minutes.

> Le public : 6 personnes dont 2 journalistes.

Ce contrôle technique de la démocratie a été publié dans le Ravi n°174, daté juin 2019

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