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Appellation d’origine (très) contrôlée

Identité, légitimité, entre reconnaissance et clientélisme...
le 2/09/2019

En politique, les origines communautaires pèsent toujours. Mais, désormais, d’autres facteurs entrent en ligne de compte. Décryptage.

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Le frontiste est pointilleux sur les origines. Démonstration avec le sénateur RN Stéphane Ravier et le polémiste Eric Zemmour (Cf le Ravi n°173). Alors que les deux pointures d’extrême droite saluent le rôle des soldats corses et nord-africains dans la libération du pays, l’édile lance : «  Je ne suis pas pied-noir, je ne peux pas avoir toutes les qualités !  » Celui qui se veut enfant des quartiers nord marseillais n’est pas seul à jouer la carte de « l’IGP ». Avant d’être au Front et de publier «  L’Imam Estrosi  », le niçois Philippe Vardon était l’un des piliers des... Identitaires.

En politique, la question est loin d’être anecdotique. Regardez les critiques envers les « parachutés ». Comme Jean-Luc Mélenchon avant qu’il ne soit élu député à Marseille : «  La première fois que j’ai mis le pied sur la terre de France, c’était ici  », rappellera celui qui est né à Tanger. Et pour qui «  la majorité de la population de cette ville est faite de parachutés !  »

A Aix-en-Provence aussi, dans la guerre fratricide au sein d’En Marche pour les municipales, la députée Anne-Laurence Petel a rappelé son ancrage local, une critique en creux de son concurrent, l’autre député Mohamed Laqhila, lui aussi élu sur Aix (et Salon-en-Provence) mais plus marseillais, critique déjà portée par la « macro-compatible » Charlotte de Busschère (Cf le Ravi n°172)

Il n’y a pas que les questions de légitimité ou les règles du scrutin qui jouent. D’autres calculs entrent en compte. Ce que reconnaît Sofiane Zemmouchi, ancien référent « jeunes » du socialiste Patrick Mennucci aux municipales marseillaises puis macroniste dans les « 11-12 » avant d’être suppléant de la députée LREM des quartiers nord Alexandra Louis.

Si, assure-t-il, «  avec Macron, ça change un peu  », l’approche communautaire, d’après lui, «  marche dans les deux sens. Avec des partis qui cherchent à capter des voix. Et des communautés qui s’organisent  ». Une mécanique complexe, en atteste l’échec de «  Pascal Chamassian face à Valérie Boyer, la plus arménienne des élus de droite  ». A l’époque, le journal Haïastan avait mis en parallèle les deux candidats avec ce titre : «  Vous avez dit dilemme ?  »

Pas simple de trouver de la place. Ou même la sienne : «  Récemment, je mettais en avant Saïd Ahamada, en expliquant qu’un député (LREM, d’origine comorienne) comme lui, dans le « 13 », c’est une première. Réplique de Patrice Amato (député LREM d’origine togolaise de Seine Saint Denis, Ndlr)  ? Dans le 93, un député comme lui, c’est aussi une première ! Quand les listes se constituent, on a rarement les 1ères places.  »

D’ailleurs, quand Sofiane Zemmouchi avoue lorgner sur l’ancien secteur de Mennucci, «  même des amis me disent que si, pour le 1er arrondissement, j’ai mes chances, le 7ème est trop à droite. C’est sûr que si je ne joue que sur mes origines, je n’en ai aucune. Mais je suis toujours allé à contre-courant  ». Et d’asséner : « En tout cas, aujourd’hui, plus personne ne peut prétendre pouvoir ramener, à lui seul, des centaines de voix.  »

En attendant, si, lors de son discours au Dock des Suds le 11 mai, l’insoumis en chef va du «  marégraphe  » aux confins de «  l’espace  » en passant par les «  Sudètes  », même pour un scrutin européen, la question des quartiers populaires est loin d’être absente. Et pas seulement parce que, pour son clip de campagne, « LFI » met en avant «  Kamel Bendjeguellal  » de Gardanne (40ème) ou «  Sébastien Delogu  » des quartiers nord (22ème). Mais, quelques jours auparavant, Sarah Soihili, ancienne porte-parole de Christophe Castaner aux régionales puis porte-drapeau de Mélenchon dans les « 13-14 » aux législatives est aux côtés de... Benoît Hamon !

Pour un responsable de la stratégie électorale, «  Soihili, c’est un non-sujet. Elle savait qu’elle n’aurait pas tout de suite la place qu’elle voudrait. Avant de donner des coups, il faut accepter d’en recevoir  ». Tout en précisant : «  Officiellement, on n’a pas d’approche "communautaire". Après, c’est encore présent chez certains. Pas simple quand on a fonctionné comme ça pendant des années... Mais si Kamel est sur la liste, ce n’est pas parce qu’il s’appelle Kamel. Mais parce qu’il est chauffeur routier. Les origines qui comptent, ce sont celles sociales.  » Reste que pour Samy Joshua (LFI), «  Sarah Soihili pose la question de la place que l’on fait aux candidats issus des quartiers populaires. Il va falloir qu’on soit volontariste  ». D’autant que Ravier annonce qu’il souhaite croiser le fer pour les municipales non plus dans le « 13-14 » mais dans le « 15-16 » avec une certaine Samia Ghali, la sénatrice PS.

Au Dock, on croise Valentin Soubise, auteur d’un mémoire sur la France Insoumise dans les quartiers nord intitulé «  une tentative de reconquête des classes populaires désaffiliées  ». La veille, il était à Aix où les chercheurs en sciences sociales se coordonnent pour les prochaines municipales. Parmi eux, le sociologue Cesare Mattina qui, dans son ouvrage «  Clientélismes urbains  », a consacré un chapitre entier à la question des «  communautés  » dans le jeu politique local. Une approche «  socio-historique  », rappelle-t-il, alors qu’aujourd’hui, les chercheurs s’attachent à mettre en lumière une «  pluralité de facteurs. Au-delà des communautés, il y a la question des origines sociales, des profils professionnels. Sans oublier le genre...  »

Aujourd’hui, en politique, les appellations d’origine sont on ne peut plus contrôlées. D’ailleurs, le patron du PC, Ian Brossat s’est fait taper sur les doigts en claironnant : «  Notre liste sera la seule constituée à 50 % d’ouvriers et d’employés, c’est-à-dire la proportion qui existe dans la société française.  » D’après le site de «  fact-checking  » Factoscope (Cf le Ravi n°172), ces catégories représentent moins d’un tiers de la population...

Sébastien Boistel

Enquête publiée dans le Ravi n°174, daté juin 2019

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