La loi du marché

décembre 2006
Sept prisons sur douze sont gérées par le privé en Paca. Si les investisseurs s'y retrouvent, l'Etat et les détenus beaucoup moins.

Depuis 1987, la France a connu trois programmes « immobiliers de la justice », du nom du secrétariat d’Etat porté par Pierre Bédier entre 2002 et 2004. Tous initiés par des gouvernements de droite et tous ouvrant un peu plus la porte des prisons françaises aux entreprises privées. Chargées initialement de remplir les fonctions de maintenance, de transport, de restauration, de nettoyage, de cantine, de santé, de travail pénitentiaire et de formation, le dernier en date, en 2002 (1), leur a ouvert le marché du financement, de la construction et de la maintenance de 18 nouveaux établissements. Un marché estimé à 1,4 milliard d’euros. 10rv36red_privatisations.jpg Les actionnaires d’Eiffage et de Bouygues (construction), de la Sodexho et Suez (restauration), ont immédiatement applaudi des deux mains. A l’inverse, dans son rapport de janvier 2006 (2), la Cour des comptes est plus que dubitative. « L’administration pénitentiaire nous dit que la gestion mixte est moins coûteuse que la gestion publique. La Cour arrive pour sa part à des conclusions différentes », déplore l’institution. Un détenu coûte 61,03 euros par jour à l’Etat dans le privé (loyer + les frais de gestion), soit 16,03 % de plus qu’en gestion (3). Un bénéfice agrémenté par des prix défiants toute concurrence sur la « cantine ». Ces produits qui permettent aux détenus d’améliorer le quotidien sont vendus jusqu’à 50 % plus cher qu’à l’extérieur.

Un malheur n’arrivant jamais seul, la population carcérale se paupérise du fait de la raréfaction du travail pénitentiaire. Si les opérateurs privés dénoncent la concurrence des pays dits « à bas coût » de main-d’?uvre, la Cour des comptes a aussi tendance à les mettre en cause et dénonce l’inefficacité des études sur les bassins d’emploi qu’ils fournissent. Le travail est pourtant une nécessité en prison : il permet d’occuper, de raccourcir la peine, de « s’échapper » de la cellule, de mettre de côté un petit pécule pour la sortie et, de plus en plus, d’améliorer le quotidien des détenus. Le rapport 2002 du sénateur chevènementiste Paul Loridant, estimait le budget minimum d’un prisonnier à 200 euros par mois.

Inscrit au cahier des charges des opérateurs privés, qui disposent en outre de locaux et de matériels plus adaptés que dans les établissements publics, le travail ne concerne plus aujourd’hui qu’un détenu sur trois. A la toute nouvelle prison de la Farlède, à Toulon, en 2005, le taux de travail était même de 6,6 % ! «Les seuls chiffres [du] travail et [de] la formation […] sont dérisoires par rapport aux potentialités de l’établissement. Alors que l’objectif était de 80, seuls 50 détenus travaillent dans les ateliers », constatait il y a un an Robert Bret, sénateur communiste des Bouches-du-Rhône (5). Déjà fastidieux (petite manutention), misérablement payé (à la pièce pour un salaire horaire oscillant entre 3,27 et 3,54 euros), les opérateurs profitent par ailleurs qu’ils soient non générateurs de droits (ni congés payés, ni droit de grève, ni représentation syndicale, ni Assedic dans et à la sortie de la prison) pour imposer aux travailleurs des conditions issues du monde de l’entreprise (peu de pauses, pas le droit de fumer ou d’écouter la radio).

Délégué régional de l’Association nationale des visiteurs de prison, Georges Audibert ne voit finalement qu’un avantage à la privatisation des établissements pénitentiaires : la limitation de la surpopulation carcérale. « Au-delà d’un taux d’occupation de 120 %, l’Etat paye une pénalité au gestionnaire », explique-t-il. Un v?u pieux. Il y a un an, selon Robert Bret, La Farlède affichait un taux de 125 % (Ndlr : mi-novembre 2006 : 118,77 %). Constructeur de l’établissement, Martin Bouygues en a peut-être profité pour se resservir une coupe de champagne en pensant à ses trois autres projets en cours.

J-F. P.

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