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Le canyon de la discorde

le 25/08/2011

Un petit village perdu sur les hauteurs de Gap est le théâtre d’un conflit interminable et musclé entre habitants et canyoneurs. La justice vient de donner raison à ces derniers…

Perché sur son piton, au bout d’une départementale qui ne mène nulle part, le petit village de Rabou et ses 80 âmes. Presque un hameau, avec son terrain de boules olympique, sa buvette et son église imposante. Une tranquillité que rien ne pourrait venir troubler, pourrait-on penser. Pourtant, depuis une dizaine d’années, les habitants sont excédés par des canyoneurs ayant investi un torrent appelé l’Épervier. Le canyoning est pourtant interdit par un arrêté municipal de 1990, au nom de la dangerosité du site, d’une atteinte à la tranquillité publique et de la protection de la nature. Si bien que la situation s’est peu à peu envenimée entre riverains et professionnels de la discipline  : mousquetons arrachés, troncs d’arbre coupés pour éviter l’installation du matériel puis pneus crevés et vitres cassées… La mairie de Rabou se voit aujourd’hui obligée d’abroger cet arrêté, après une décision du tribunal administratif de Marseille intervenue en avril. Un rapport du service départemental de la restauration des terrains de montagne, daté de 2007, démontre en effet que le canyon n’est pas sujet à des chutes de pierres.

«  Certains jours, on se serait cru à Aqualand… avec des dizaines de personnes à la queue leu leu dans un tout petit cours d’eau de 240 mètres de long, explique Martine Barbet, la maire du village. Ce qui intéresse les guides, c’est l’appât du gain. Rabou est devenue leur poule aux œufs d’or.  » Autre argument, la destruction supposée d’un écosystème très fragile où se loge une espèce protégée de poisson, le chabot. L’IDAE de Veynes (Informations pour la défense des animaux et l’environnement) confirme «  qu’au-delà d’une dizaine de pratiquants par semaine, l’impact sur la faune et la flore peut effectivement devenir important sur ce genre de petits torrents de montagne  ». Et ce canyon a pu accueillir jusqu’à 100 personnes par jour en période estivale, toutes emmenées par cinq guides de la zone  ! François Chaix est l’un d’eux. «  Pourquoi interdire l’accès aux seuls canyoneurs  ? Nous avons bravé l’interdiction parce que nous pensions être dans notre droit. Le tribunal administratif nous a donné raison  », se vante-t il. Très attaché à la vallée du Buëch, il juge primordial d’y développer l’activité touristique au risque de nuisances environnementales. «  On ne peut pas leur en vouloir de gagner leur croûte, admet Théophile (1), résident du village depuis toujours. Mais ils n’ont pas fait les choses intelligemment.  » Il fait partie des «  casseurs  » qui ont cherché à faire fuir les canyoneurs  : «  Ce n’était pas par gaieté de cœur, mais parce qu’on ne pouvait plus laisser des dizaines de personnes empiéter sur notre territoire en passant sans arrêt sur des propriétés privées. On s’était mis officieusement d’accord sur quatre jours par semaine. Les guides n’ont jamais respecté cela, alors on a dit  : “basta  !”.  » Ce que François Chaix dément. Il jure en tout cas de ne pas revenir, malgré un manque à gagner de 30 euros par personne  : «  Trop d’emmerdes  !  » La mairie va faire appel du jugement et la procédure risque de durer encore un an minimum. Les irréductibles Raboutins n’ont donc pas fini de faire parler d’eux.



Clément Chassot

(1) Le prénom a été changé.

@-Leravi - http://www.leravi.org