Mourir à La Poste

le 17/10/2012

Pascal, jeune facteur intérimaire à La Poste dans la région, observe de l’intérieur les conséquences sociales et humaines du nouveau management dans l’entreprise publique désormais soumise à la concurrence.

Facteur intérimaire, remplaçant à la petite semaine, bricoleur de la précarité, j’ai aussi mes privilèges  : car si aucun salarié de La Poste n’a la délicatesse de s’ecchymoser dans les escaliers, je reste en vacances. Je profite de mon temps libre pour traquer le petit sou, vaquer à tout, à rien et étudier mon «  entreprise  » en amateur. Les entrepôts sont emplis de mystères. Il m’étonne ainsi de voir reposer mes chances de stabilité sur la malchance d’un collègue titulaire. C’est vrai  : s’il persiste dans la dépression, je travaille plus durablement. Les employeurs disent qu’un arrêt ne se fait jamais attendre. Je bosse… mais me questionne  : l’autre facteur, qu’est-ce qui l’a poussé à bout  ? Celui que j’escamote, et dont je vois les photos de famille près de mon plan de travail. Pourquoi flanche-t-il  ? Je poursuis sa routine à travers les rues, je marche dans ses pas. Les passants me questionnent  : «  quand est-ce qu’on le revoit le facteur habituel  ?  » Je ne sais pas. On ne m’a pas tout dit. J’ai entendu parler de mort. Il paraît qu’il y a des postiers qui se suicident  : et même plus que ceux que patrons et médias parviennent à compter sur leurs doigts. Je tâche de comprendre, mêlant souvenirs et feuilles de chou.

«  Bientôt la mort, bientôt  !  »  : à l’aube, paradoxalement, c’est le mot d’ordre le plus joyeux dans les travées où les facteurs trient le courrier. L’écho se répète  : on ne sait pas forcément qui l’a lancé, mais on gueule à son tour  : « ça y est, encore un qui a pété un plomb.  » Ainsi une vingtaine de plombs pètent tous les matins sans qu’on s’arrête d’avoir de la lumière. Quelqu’un ulule un cantique, un vieux facteur se fait bizuter comme au premier jour, on imite le bruit des morts  : on se grouille surtout pour finir de bonne heure… nous sinuons ainsi entre inquiétude et dérision. Je ne crains pas la corde au cou pour les désespérés les plus rocambolesques. Il y en a un qui m’a soufflé à l’oreille que la plainte est le premier niveau de défense des salariés, parfois le seul – «  ils n’en finiront jamais de donner plus de travail, si tu lâches le morceau comme quoi tu es content de le faire ».

«  Leur rêve est une sorte d’usine en plein air  »

La plainte est porteuse pour l’esprit de groupe  : elle aménage des résistances, puis plus tard des amusements provisoires, quand l’accélération de la cadence s’intensifie. Car la «  réorganisation  » n’en finit pas. Quand quelqu’un ne dit mot, on soupçonne qu’il couve quelque chose. Plus inquiétant  : un collègue qui persévère à accorder son crédit à La Poste et tente de bien faire. Celui-là se bat contre vents et marées. Car ici, le propre des procédures, c’est de n’être pas suivies. On dit qu’elles sont imaginées de loin en loin, par des experts qui n’ont jamais fait facteur. Leur rêve est une sorte d’usine en plein air, dans laquelle tout serait calibré  : boîtes aux lettres, routes sans travaux, gens qui s’en vont en donnant leur adresse, serrures universelles. Ces conditions n’existant qu’une fois sur mille, c’est la débrouille. Cheminant dans le souk, le facteur affine à qui mieux mieux son métier et sa conscience.

Il y a encore trois ans, le patron Jean-Paul Bailly était loué dans les milieux d’affaires. Il avait été promu de la RATP à La Poste après avoir exposé brillamment au Sénat en 1998 comment dissoudre les mouvements sociaux. Son procédé le plus excitant s’appelait l’«  alarme sociale  » et consistait à exiger une négociation préalable avant tout préavis de grève. Le résultat favorisait autour des tables rondes un jeu de petites exceptions provisoires. J’imagine que les récalcitrants pouvaient conserver un instant quelques privilèges dans la grande logique d’abattement de la «  modernisation  ». Mais il m’est difficile d’enquêter dans les sections syndicales  : ils m’ont déconseillé de fricoter avec eux tant que je n’avais pas de contrat durable. Cela pourrait me valoir d’être saqué. «  Ne regarde pas petit.  »

Ce que je vois, c’est que la privatisation est atteinte  : tous les services de La Poste sont depuis 2011 soumis à la concurrence. Les facteurs doivent désormais se faire une clientèle de leurs anciens «  usagers  »  : des voisins avec lesquels ils cheminent depuis 20 ans. Il faut leur vendre ce qui était de l’ordre du coup de main  : prendre le courrier, amener les médicaments, passer avant que la boutique ne ferme. Tout a un coût. L’ancienne voie royale du facteur, c’était de devenir celui sur lequel on peut compter. Désormais, c’est de compter ses heures. Pendant ce temps, les nouveaux milieux managériaux ne cessent de se targuer de «  participation  ». Il faut qu’employés comme dirigeants soient «  fascinés par des idées communes  ». Mais la seule idée commune, ici, c’est de ne plus croire à son métier. On s’entraîne à rentrer tôt pour s’ennuyer de bonne heure à la maison.

«  Les trop malades, vieux, feignants, consciencieux, bavards, précaires, grévistes…  »

Je fouille dans la documentation. Une référence parle de portrait-type qui aurait été fait à l’usage des managers de La Poste. On y retrouve classés des tempéraments  : «  le désabusé  », le «  mécontent  », la «  réformatrice  »… L’idée, c’est que nous apprenions à prendre pour un trait de caractère toute affirmation d’une revendication ou d’un espoir politique. En décourageant ainsi les fondements vraisemblables d’antagonismes communs, chacun est renvoyé à son «  problème  ». Psychologique  ? Avant, j’imagine que la grève permettait à ceux qui étaient là, jaunes ou pas, de nouer des solidarités d’intérêts - parfois antagonistes. Mais désormais, on retrouve partout ce sens ambivalent de la participation. Il y a par exemple les primes d’«  intéressements  ». Tous les agents de La Poste, quel que soit leur avancement, sont censés toucher une petite prime en fin d’année si des objectifs «  communs  » ont été réalisés. Mais les objectifs en question, proposés par la direction, s’apparentent à des chausse-trapes  : leur horizon est banalement celui d’une performance accrue, qui coûterait moins cher en homme à payer.

Faire travailler les salariés contre leur propre intérêt devient ainsi le cheval de bataille du management. Il est possible d’appeler cela du «  développement humain durable  »  : la licence n’est pas encore réglementée. Sur le même thème, le patron Bailly propose à ses salariés dubitatifs de devenir de petits actionnaires de leur entreprise. Ils pourront ainsi s’acclimater avec les nécessités de l’économie libérale. Par exemple, celle de se licencier soi-même quand on est un «  passager clandestin  »  ? Ce terme s’applique à la foule de tout ceux qui un peu trop malades, vieux, feignants, consciencieux, bavards, précaires, grévistes et/ou solidaires font peser la menace de perdre le cap des objectifs… et des récompenses. Ont-ils seulement le droit de toucher leur part de l’intéressement «  commun  »  ? – la question n’est pas tranchée dans les franges dirigeantes.

Les experts parlent d’une nouvelle ère, dans laquelle nous passerions du vieux cogito «  je pense donc je suis  » à «  nous pensons ensemble donc nous sommes ensemble  ». La formule est belle comme un coup de bluff. Mais les objectifs sont bel et bien définis «  de haut en bas  ». Depuis les hauteurs de l’Europe institutionnelle, à travers l’injonction de la mise en concurrence des services publics, prise successivement en relais par les politiques nationales, les patrons, les cadres dans le feu un tantinet plus troublant d’être aux prises avec le terrain, jusqu’aux agents  : «  nous pensons ensemble  ?  ». Tous ces grands agencements me semblent bien loin du quotidien de facteur, dans lequel le nec plus ultra consiste à finir avant l’heure du repas en étant le mieux payé possible. Les dernières grèves, anachroniques, ont laissées un goût amer  : on les regrette, on regrette surtout de n’y avoir obtenu que du vent. Sous couvert de dialogue… Les facteurs s’appellent «  camarade  » pour se chambrer, pendant que le conflit politique mute en affaire personnelle. Qui finit ou ne finit pas à l’heure. Qui accepte ou non les réorganisations. Qui se gausse ou pâlit. Je ne sais pas… à défaut de combat commun, le suicide serait-il en passe de devenir une forme d’émancipation adaptée à la modernité  ?

Pascal Mulet

@-Leravi - http://www.leravi.org