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Chronique d’une victoire annoncée…

De quoi Brignoles est-il le nom ?
le 30/12/2013

Dernière grande mairie communiste du Var, Brignoles a connu la fureur et les cris ce dernier mois. Chômage, immigration, insécurité, divisions à gauche, démission à droite, déferlante médiatique… Le FN a surfé sur tout pour rafler la mise. Et rêve de récidiver aux municipales…

«  Une vraie pantalonnade je vous dis ! Même la télé canadienne m’a appelé et là je viens d’envoyer sur les roses une radio allemande en leur disant que la comédie venait de se terminer et que j’avais baissé le rideau », ne décolère pas le maire communiste de Brignoles, Claude Gilardo, en place depuis 2008 et conseiller municipal depuis 1977, qui vient d’assister impuissant au tourbillon médiatique qui a propulsé sa sous-préfecture de 16 000 habitants au rang de nouvelle capitale facho.

« La France c’est 65 millions d’habitants, mon canton compte 20 728 inscrits dont seulement 9300 se sont déplacés pour voter, et monsieur Lopez (le nouveau conseiller général FN) obtient 5000 voix, c’est un événement interplanétaire ! », ironise le premier magistrat de 79 ans. Lors de cette troisième session des cantonales partielles (1), il s’est retiré laissant la place à Laurent Carratala éjecté au premier tour avec 14,6 %. Selon le maire, les médias doivent endosser leur part de responsabilité dans cette élection : « Quand moi j’ai fait 39 % des voix l’an dernier, pour les municipales, qui était là ? Personne ! Seulement voilà : eux c’est le FN et moi je ne suis qu’un communiste… »

La candidate d’Europe écologie le Verts, Magda Igyarto-Arnoult, éliminée au premier tour avec 8,9 % des voix, est aussi en colère : « les médias sont coresponsables. Ils ont fait du people. Lopez n’était pas connu jusque-là et il a été accueilli ici comme une star ! Mais bon sang ! Je leur ai dit "vous donnez de l’eau au moulin du Front national, votre rôle c’est d’informer les gens et de dire comment ça s’est passé à Vitrolles ou à Marignane !" Directement ou indirectement, ils ont fait le lit du Front national ».

Des médias trop présents qui ont mis en lumière un troisième scrutin de cantonales partielles qui serait passé inaperçu si Marine Le Pen n’était pas venue jusque dans cette petite commune du Var pour propulser son poulain. Mais chacun s’accorde à dire que c’est surtout la gauche désunie qui s’est tirée une balle dans le pied en présentant deux candidats. Le communiste Laurent Carratala était soutenu par Solférino alors que le PS local défendait la candidate verte Magda Igyarto-Arnoult.

« Allez on se suicide, ouvrons la fenêtre et on saute ! », a été la première réaction de Claude Gilardo à l’annonce des deux listes. Pour bien enfoncer le clou de la discorde, le PCF a même ajouté à son affiche le communiqué de presse d’Harlem Désir en leur faveur. « Le PCF s’est imposé comme l’héritier légitime de monsieur Gilardo, alors que nous avions obtenu de meilleurs scores aux législatives, note la candidate verte, s’estimant d’autant plus légitime que son parti est représenté au gouvernement. Le souci c’est que les voix de la révolte qui avant allaient vers le Parti communiste, vont désormais vers le FN… »

La faute à la gauche

De son côté, l’UMP à lâché en pâture Catherine Delzers : aucun grand nom - ni Josette Pons, députée et future candidate aux municipales 2014, ni Jean-Paul Lanfranchi, président UMP du Conseil Général du Var - n’est venu soutenir la candidate. Au deuxième tour, elle a vu des bureaux de votes acquis à la gauche voter pour elle, grâce aux consignes républicaines du maire, du Front de Gauche, du PS et des écologistes, alors que ceux acquis à la droite ont glissé vers l’extrême. C’est le cas au bureau de La Celle où l’UMP a obtenu au second tour 195 voix contre 296 pour Lopez. «  Je vois dans ma victoire, le dépit des électeurs face aux promesses non tenues du PS et de l’UMP », se délecte Laurent Lopez, illustre inconnu jusqu’ici, venu remplacer le candidat désinvesti Jean-Paul Dispard, trop brut de décoffrage, pas assez conforme à l’image lissée du FN version Marine Le Pen. Et puis Lopez est censé mieux maîtriser la « com » puisqu’il gère celle du FN au Conseil régional à Marseille (2)…

« Faut dire qu’à Brignoles y’avait juste à se baisser pour ramasser les voix du Front », ironise Eric, la trentaine. On nous parle des immigrés, mais si on les voit dans les rues à traîner c’est parce qu’il n’y a pas de boulot ! La vague d’immigration précédente, les "gueules noires" italiennes, ils étaient dans les mines ! » Une vague Marine qui n’a rien fait de plus que de surfer sur son fonds de commerce : 12 % de chômeurs, une population d’immigrés visible puisque sans emploi, un centre-ville paupérisé, une ville enclavée (3) et une insécurité plus fantasmée que réelle puisque en baisse depuis des années. En effet, entre 2008 et 2010, la délinquance générale a chuté de 9,11 %, de 20,5 % pour la délinquance de proximité et 13,7 % pour les vols (3).

« J’ai grandi dans les quartiers nord de Marseille, alors quand on me parle d’insécurité à Brignoles, franchement je rigole ! Les jeunes s’emmerdent ici voilà tout ! », note Cali, mère de famille installée à Brignoles depuis quelques mois. C’est sûr, jure-t-elle, elle votera là pour les prochaines municipales. Car c’est l’abstention - 67 % pour le premier tour et 54 % au second tour - qui rend tout relatif les scores du FN. En désespoir de cause, la mairie tente de mobiliser les jeunes en placardant des affiches représentant des mains multicolores en train de voter avec pour leitmotiv : « En 2014, fais entendre ta voix ! »

L’espoir d’un réveil citoyen

Pour Annie qui cherche à acheter une maison dans le coin, c’est pas Brignoles le problème : « cette élection est simplement le reflet d’un mal-être national, les gens sont déçus par la gauche et la droite et veulent essayer autre chose. » Quitte à se brûler les ailes… Vivre dans une ville d’extrême droite ne l’enchante guère mais elle craint le pire pour les municipales. Ça n’a pas l’air d’inquiéter Michel et Thérèse, retraités, pour qui le vote FN « n’est plus un vote raciste mais un vote de ras-le-bol. On en marre de devoir payer cher pour se faire soigner alors qu’on a travaillé toute notre vie et que d’autres n’ont jamais rien fichu et ont la CMU… ». Ils se disent prêts à essayer un maire FN « pour nettoyer un peu ».

Christine Badinier qui vit à Orange (84), fief du député-maire Ligue du sud Jacques Bompard, endure l’extrême droite depuis 1995. Depuis le Vaucluse, elle met en garde les Brignolais contre le recul de la démocratie qui en découle. Elle est présidente de l’association citoyenne Orange autrement, qui a présenté un candidat indépendant en 2001, Anne-Marie Hautant, apparentée EELV. « Pour ne prendre qu’un exemple, en 2001 il y avait 200 associations subventionnées à Orange, souligne-t-elle. En 2013, il n’en existe plus que 51. Même les scouts ce sont retrouvés à la rue. Mais tout le monde se tait pour garder le peu qu’il a. C’est une censure globale à tous les niveaux. » Cette mère de famille, qui avant l’arrivée du maire d’extrême droite ne s’occupait pas de politique, croyait que vivre en République garantirait la protection de ses libertés. « Et bien non ! Chacun doit prendre son bâton de pèlerin et se défendre lui-même sous une mairie FN », met-elle en garde.

Pour Magda Iguyarto-Arnoult l’implication du citoyen est primordiale afin de faire barrage au Front national : « Le Français passe son temps à râler mais ne s’implique pas en politique ! Il laisse faire et critique après ! Il faut qu’il examine les programmes et qu’il refuse l’émiettement des responsabilités. En 1851, le Var a été l’un des rares départements à se révolter contre Napoléon III. Il faut que cette révolte citoyenne revienne ! » Et si possible avant les échéances municipales !

(1) Brignoles en est à sa troisième élection cantonale en deux ans. Le Conseil d’Etat a annulé en août 2012 la victoire du candidat PCF, Claude Gilardo, qui l’avait emporté de treize voix face au candidat FN. Cette élection cantonale partielle faisait déjà suite à l’annulation du précédent scrutin de mars 2011, dans lequel Claude Gilardo, battu de 5 voix par le FN, avait introduit un recours.

(2) Une maîtrise toute relative car, accusé par un ancien ami d’idolâtrer Hitler, il s’est enlisé sur France Inter en appelant à la rescousse Mussolini ! Cf le strip d’Eric Ferrier pages suivantes.

(3) Lire encadré

(4) Chiffres de la sous-préfecture

Samantha Rouchard

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