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Bernardini perd son procès contre le Ravi (suite)

le 17/01/2014

Suite à une enquête sur la restauration collective, le maire DVG d’Istres (13), flanqué d’un entrepreneur, nous a attaqué pour diffamation. Pour l’essentiel, le juge les a renvoyés dans leurs cordes. Décryptage.

Le 8 novembre, le verdict est tombé : François Bernardini a perdu son procès contre le Ravi. Aux côtés d’un entrepreneur, Philippe Cambon, le maire divers gauche d’Istres (13) nous poursuivait pour diffamation. Notre crime ? Avoir enquêté sur la restauration collective dans une ville où les gosses des crèches vont devoir s’habituer à la bouffe industrielle tandis que les seniors, eux, du fait des travaux au foyer qui devait les accueillir, vont manger aux salons de Trigance, une salle fondée par les filles du maire avec l’entrepreneur Philippe Cambon dont l’épouse est adjointe au tourisme à Istres.

L’édile et l’entrepreneur nous réclameront, par l’entremise du même avocat, jusqu’à 30 000 euros de dommages et intérêts ! Sans jamais demander de droit de réponse suite à notre article publié en mai 2013 (Ravi n°106, «  La grande bouffe  »). Mais était-ce du droit de la presse ou du billard ? Car était également poursuivi un opposant, Guy Queytan, qui avait reproduit sur son blog notre enquête. Depuis, le blog a disparu. Comme son auteur qui ne se sera pas présenté à l’audience fin septembre et qui ne sortira de son silence que pour réagir, par mail, au jugement, estimant, au regard des amendes avec sursis auxquelles il a été condamné, que «  la montagne  » avait accouché «  d’une souris  ».

En effet, titrer comme La Provence «  le Ravi et Guy Queytan condamnés  » (avec une photo de Bernardini hilare), c’est méconnaître dans le détail la décision du juge. Si le mensuel qui ne baisse jamais les bras se fait taper sur les doigts pour une erreur concernant Cambon (1), pour l’essentiel, le juge a renvoyé dans ses cordes l’édile et validé tant le sérieux que la légitimité de notre enquête.

« Une enquête sérieuse »

François Bernardini n’est pas seulement débouté pour des questions «  de forme  », son avocat nous ayant poursuivis pour diffamation envers un «  particulier  » (et non envers un élu). Sur le fond, en attestent les motivations concernant le jugement des poursuites initiées par Philippe Cambon, le juge estime non seulement que «  le ton employé n’excède pas le ton éditorial satirique du journal et ne traduit pas une animosité particulière  » envers l’entrepreneur, mais surtout que «  les propos apparaissent comme le résultat d’une enquête sérieuse puisque l’affirmation selon laquelle M. Cambon est le principal actionnaire des salons de Trigance, fondés également par les filles du maire, est juste. Même si, par la suite, ces dernières ont cédé leurs parts, la question du lien existant entre le maire et M. Cambon peut légitimement être posée, a fortiori par un journaliste.  » D’autant que, comme le souligne le juge, «  Mme Cambon est bien adjointe au maire d’Istres  » et «  a participé, au cours du conseil municipal, à l’attribution du marché public aux salons de Trigance, tenus par son époux, ce que cette dernière ne pouvait ignorer  ».

Une location qui coûte à la ville «  2420,70  » euros par mois, la municipalité ayant en outre fait réaliser, à ses frais, des travaux. Tandis que la ville estime que c’était la seule à même d’accueillir 300 seniors, Philippe Cambon balaye les critiques et nous explique : «  Si je loue cette salle à la ville, c’est pour rendre service ! Je la loue 2000 euros par mois. Alors que 2000 euros, c’est le tarif pour la louer un week-end ! Le pire, c’est qu’en la louant la semaine à la ville, je ne peux plus la louer comme je le voudrais...  »

Si le maire affirme que sa «  famille n’a aucun lien avec celle de M. Cambon  », ce dernier nous souligne que «  tous les entrepreneurs d’Istres rencontrent régulièrement le maire. Et moi, je le connais depuis trente ans. C’est vrai qu’on a des liens. On est collègues ! Quant aux salons de Trigance, ils n’ont pas été fondés par les filles de Bernardini mais par moi avec elles. C’était en 2000. On était en train de déjeuner et quand la fille de François, Anne-Lise, a annoncé qu’elle allait se marier, elle a fait remarquer qu’il n’y avait aucune salle de mariage sur Istres. Alors je leur ai proposé d’en créer une. D’autant que mes enfants, ils ont l’âge de ceux de M. Bernardini. Ils se connaissaient, ils se fréquentaient...  » Aujourd’hui encore, sur le site web des salons de Trigance, on trouve une vidéo de l’office de tourisme d’Istres (où apparaît... Philippe Cambon) mais aussi un article consacré à Sam Véranda, entreprise de M. Cambon, et un autre à l’agence immobilière Solvimo où travaille Laetitia Bernardini.

« On adore voyager »

De fait, les relations entre Bernardini et Cambon n’ont pas toujours été au beau fixe : «  En 1995, quand je suis parti contre lui aux côtés de mon ami Olivier Darrason sur une liste "divers droite", je me suis fait blackbouler. C’est comme ça que je me suis retrouvé sur Marignane. » Où il sympathisera - «  via nos épouses » - avec l’ex-frontiste Daniel Simonpieri : «  Vous savez, moi, je travaille avec tout le monde. Et tout est fait dans les règles !  »

Nous sortant sa compta, à la tête de Sam Véranda, FDO et Sud Construction mais aussi d’une «  trentaine de SCI  », l’entrepreneur autodidacte estime, sur les deux dernières années, avoir réalisé avec les chantiers sur Istres, qu’ils émanent de la ville ou du SAN Ouest Provence, «  environ 10 %  » d’un chiffre d’affaires annuel de 17 millions d’euros. S’il est intervenu à la Régalido, le foyer qui devrait accueillir les seniors qui mangent en attendant aux salons de Trigance, il est, de fait, de tous les chantiers emblématiques istréens, à commencer par celui de la Cité administrative, qui représente pour ses entreprises plus de 3 millions d’euros. D’après la municipalité, «  les marchés obtenus par les sociétés de M. Cambon pour la ville d’Istres représentent 14 % du montant global sur 6 ans, soit 15 millions d’euros sur 110  ».

Comme le note le juge, son épouse, Valérie Cambon, en tant qu’adjointe au tourisme, n’est pas responsable des appels d’offre. Mais comme nous l’explique la ville, elle est bien membre de la commission «  Aménagement de la cité  ». Et a voté, en atteste le compte-rendu du conseil municipal du 27 mars 2008, les pouvoirs que confère au maire l’article L 2122-22 du code général des collectivités territoriales, notamment celui de «  prendre toute décision concernant la préparation, la passation, l’exécution et le règlement des marchés  ». Tandis que la ville loue le travail de Valérie Cambon, son mari nous dit : «  Je ne gère pas du tout ce qu’elle fait. Vous savez, si le maire a mis ma femme au tourisme, c’est parce qu’il sait que moi et ma femme, on adore voyager.  »

Mais il ne se voit pas, pour ses affaires, lui demander de quitter le conseil municipal. Tout comme il ne se voit pas quitter Istres. « Même si des fois, je me dis que ce serait plus simple pour bosser si j’habitais ailleurs. Vu les suspicions, certaines mairies hésitent à travailler avec moi. C’est pour ça que j’ai porté plainte.  » Une affaire qui l’aura remis sous le feu des projecteurs, comme lorsqu’il avait été poursuivi aux côtés de Daniel Simonpieri avant d’être relaxé en appel. Et de nous avouer à mi-mot, qu’«  avec le recul  », il regrettait presque de nous avoir poursuivis. Et de nous proposer un verre de rhum...


Sébastien Boistel


1. le Ravi est condamné à 300 euros d’amende avec sursis, un euro de dommage et intérêt et 750 euros de frais judiciaires, au bénéfice de Philippe Cambon. L’avocat comme l’entrepreneur nous ayant assuré ne pas vouloir exécuter les sanctions pécuniaires...

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le Ravi condamné
Par jugement du 8 novembre 2013, le tribunal de grande instance de Marseille (chambre correctionnelle de la presse) a condamné Etienne Ballan, ès qualité de directeur de publication du journal « le Ravi » pour avoir publié le 7 avril 2013 un article intitulé « La grande bouffe » contenant une imputation diffamatoire consistant en l’affirmation selon laquelle Philippe Cambon a été condamné pour des faits d’emplois fictifs alors qu’il a bénéficié d’une relaxe par arrêt de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence en date du 4 décembre 2012.

@-Leravi - http://www.leravi.org