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Car c’est de nous, que parle cette ville

Une tribune libre de Nicolas Roméas
le 24/01/2014

Lorsque Nicolas Roméas, le fondateur et directeur de la rédaction de Cassandre / Horschamp, se promène à Marseille en l’an 2013 de l’année européenne, cela donne ce texte sur une ville soumise aux assauts des bétonneurs et « gentryficateurs ». Vous avez dit culture ?

Rue de la République, l’ancienne rue Impériale, voie haussmannienne rectiligne qui en 1864 creusa la colline et détruisit plus de soixante rues populaires dans le but avoué de remplir le centre de Marseille d’une population de bourgeois. Marcher aujourd’hui dans cette artère impersonnelle, vendue au fonds de pension canadien Lone Star et rachetée par une filiale de la célèbre Lehman Brothers, rue-fantôme aux immeubles encore vides d’où ont été chassés les pauvres. Longer ces murs ornés de silhouettes de modernes joggeuses casque vissé aux oreilles, couverts de slogans grotesques du genre «  ma street bouge », suffit pour percevoir l’étendue des dégâts.

Et de la guerre en cours, ici, contre le peuple.

Et par hasard on tombe sur le petit film - facile à trouver sur internet - intitulé (comme le clip de Keny Arkana qui y a participé) Marseille, capitale de la rupture. Ce mini-documentaire résume crûment la désolation dans laquelle se trouve aujourd’hui la population de la ville.

Il faut lire l’Histoire universelle de Marseille, magnifique pavé d’Alèssi Dell’Umbria (quelque 800 pages aux éditions Agone) qui raconte dans le détail comment ce «  pays », qui fut jadis une république, est en butte depuis des siècles à une féroce volonté nationale de le priver de toutes ses spécificités culturelles et politiques. De le castrer. Tout ce qui fait de Marseille un pays provençal ouvert à toute la Méditerranée, depuis sa langue, l’Occitan de Provence, jusqu’aux astucieux systèmes de gouvernement qui lui permirent très longtemps de ne jamais être entièrement soumise aux règles françaises, seigneuriales, royales et impériales, tout ce qui fait de cette ville un carrefour vivant, imprévisible, ouvert aux flux et aux reflux de la mer, sans cesse revivifié d’immigration nouvelle, cette cité indomptable réfractaire à l’ordre centralisateur, où ne cesse de s’inventer une culture populaire dont la tradition ne s’est jamais figée comme le montrent aujourd’hui des artistes comme Nielo Gaglione (Naïas), Manu Théron, Sam Karpienia, Massilia sound system, Moussu T et lei jovents et tous les anciens du légendaire groupe Dupain. Et tous ces lieux modestes qui abritent des équipes bourrées de courage et d’énergie, comme Le Point de Bascule, Les Pas perdus, ceux du carnaval de La Plaine, le précieux Ostau dau Pais Marselhès. Et aussi le Toursky… Toute cette vie culturelle intense, fougueuse, conviviale, ouverte sur le monde et profondément originale, cette richesse que l’on doit aimer et défendre avec vigueur, tous ces lieux et ces gens sont sciemment précarisés. Et tout cela, trésor inouï, est condamné à la survie, voire menacé de mort brutale.

Menacée, Marseille le fût par différents pouvoirs qui exploitèrent au long des siècles les capacités militaires et marchandes de ce port sans se soucier de sa vie culturelle. Certes, c’est parfois une chance pour une collectivité créative, d’être ignorée des puissants et de se développer dans la pénombre, mais il faut au moins la respecter et ne pas vouloir la détruire. Comme l’a montré Michel de Certeau dans L’invention du quotidien, l’inventivité et la sagesse des peuples, l’usage habile et le contournement de la contrainte, produisent souvent des effets étonnants. Et lorsque les quartiers populaires de Marseille tissent patiemment leurs liens dans un esprit d’hospitalité et d’ouverture à l’autre, font se croiser et se mêler des manières d’être, des valeurs, des langues et des signes venus de toute la Méditerranée, cela produit une vraie culture.

C’est cela qui est menacé.

Ça l’est aujourd’hui, violemment, par un pouvoir qui marche main dans la main avec les promoteurs globalisés, la finance internationale. Après des siècles de résistance, des années de négation et de mépris de ces cultures occitanes et provençales où naquirent et vécurent trouvères et troubadours, l’un des plus beaux fleurons de notre imaginaire commun, est-ce l’heure du coup de grâce ? Marseille a longtemps tenu bon sous les coups, elle est aujourd’hui dans le collimateur d’avides bétonneurs et autres gentryficateurs patentés.

L’insolente qui leur résiste encore, les armées du néolibéralisme mondial sont décidées à lui faire rendre gorge enfin.

Et la culture, là-dedans ? Nous n’avons rien, bien sûr, contre les musées, rien contre les grandes manifestations culturelles de «  niveau international », surtout lorsqu’elles donnent à voir ce qu’un peuple sait inventer, car l’urgence n’est-elle pas, d’abord, de valoriser le trésor existant au lieu de l’occulter ? Alors, si une vaste opération européenne parée d’un label «  culturel » est utilisée comme arme et comme masque - dans cette ville devenue championne de la chasse aux Rroms, pour attirer les milieux d’affaires et terminer le sale boulot d’éradication d’un peuple encombrant sous couvert d’art et de « culture », le monde dit « culturel » doit dénoncer la manœuvre.

Mais le monde de la « culture » dort aujourd’hui sur des lauriers qu’il a depuis longtemps cessé de mériter. Car la culture est un combat, faut-il ici le rappeler ? Les pionniers de l’éducation populaire et ceux de la décentralisation théâtrale le savaient, au sortir de la guerre. Et rares sont ceux, parmi les gens qui aujourd’hui habitent les maisons de pierre ou de ferveur qu’ils bâtirent, qui portent encore la flamme. C’est un combat, oui, permanent, contre les forces du chiffre et de la déshumanisation, de la réduction des populations en une sorte de «  classe moyenne standard » mondialisée, déculturée, flexisécurisée, déracinée, composée de producteurs-consommateurs à la merci d’entreprises mondiales, prêts à tout pour gagner leur vie le moins mal possible et renonçant à résister, tenus par la peur du chômage et de la misère.

Il faut que les « décideurs » et « experts » qui portent la charge de ce mot : culture, ce mot dont on voit bien - par cet exemple entre autres - qu’il est à peu près hors d’usage, il faut que ceux-là s’arrachent à leur sommeil et réalisent que cette charge est, en fait, une immense responsabilité. Celle de l’avenir de notre civilisation, simplement. Et pour ce qui est de cette ville extraordinaire, il faut souhaiter qu’une nouvelle équipe municipale prenne en main ces questions vitales.

Nicolas Roméas

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L’optimisme de la volonté

Impossible de résumer en un mot la revue fondée, en 95, par Nicolas Roméas ! Il y en a déjà trois - au pluriel - qui accompagnent à la « Une » un titre à deux vocables, Cassandre-Horschamp : Culture(s), politique(s), société(s). Titre lui-même articulé à une formule, « l’art principe actif », et souligné d’une citation : « allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté. » Une devise, bien entendu, attribuée à deux auteurs, Romain Rolland repris par Antonio Gramsci.

Cassandre-Horschamp n’entre pas dans une case. C’est presque sa raison d’être. Revue pointue, elle est pensée pour être lue par des non spécialistes. Il y est question de culture et d’art mais appliqués à la réalité politique dans le sillage des batailles menées par les acteurs de l’éducation populaire. Elle s’intéresse moins au spectacle et son marché qu’aux pratiques « qui souvent s’inventent ou prennent place dans des lieux de relégation ».

Idée forte : « la valeur symbolique doit l’emporter sur les cotations marchandes et autres évaluations quantitatives. » Une approche du fait culturel qui nous éloigne des comptes d’apothicaires culturo-touristico-économiques à l’heure du bilan chiffré de la capitale européenne marseillaise. Et qui nous rapproche des enjeux réels de MP 2013…

M. G.

Cassandre-Horschamp ne se résume pas à un mot. Ni à une seule revue trimestrielle, aussi somptueuse soit-elle. Il y aussi un site – www.horschamp.org – un blog - www.microcassandre.org – et une web TV – tele.horschamp.org

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