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Par la grâce de l’élu

Et si on luttait pour l’accès au logement ?
le 13/10/2014

Un bon moyen d’accéder à un logement reste le clientélisme. Une tradition locale très partagée dans les quartiers Nord de Marseille...

«  En deux jours ça a été réglé, j’ai eu mon appartement. » Alors qu’à Marseille 38 000 demandes de logement social sont en attente, il y a parfois des petits miracles, comme celui vécu par Zahra (1) dans les quartiers nord de Marseille. Après avoir passé en vain un an à faire le siège de sa mairie de secteur et de son office HLM, cette trentenaire, mère de trois enfants, a préféré s’en remettre à une amie bien en cour auprès de l’équipe de Samia Ghali, sénatrice-maire PS des 15ème et 16ème arrondissements, pour obtenir un logement à la taille de sa famille. Avec succès.

Depuis au moins Gaston Deferre, les élus marseillais savent en effet faire parfois preuve d’une efficacité redoutable pour régler les difficultés de leurs électeurs à accéder à un toit. Surtout s’ils y trouvent leur intérêt. Dernière illustration en date et à grande échelle : l’affaire Guérini. Comme l’ont montré les écoutes téléphoniques, Alexandre disposait d’une ligne de crédit illimitée à 13 Habitat, l’office HLM du Conseil général des Bouches-du-Rhône présidé par son frère Jean-Noël, par ailleurs sénateur socialiste (2), pour distribuer des logements. « Monsieur frère » y avait même décrété un « open bar » pour le syndicat Force ouvrière ! Un geste évidemment rarement gratuit. «  Pour ne pas insulter l’avenir, j’ai fait la campagne des municipales de Samia Ghali  », précise Zhara.

Mais parfois, cela ne suffit pas. Il faut en plus lourdement insister. «  Il est nécessaire d’appeler, de harceler les élus pour les obliger à tenir leurs promesses  », explique ainsi sa copine Zohra (1). «  Il y a des gens qui menacent les élus car ils n’ont plus de contre-parties à leur proposer, du coup les élus continuent à leur miroiter des choses  », dénonce Aziz Chinoune, président de l’amicale des locataires du 38 La Viste (3). Lui-même assure refuser toute aide politique, y compris pour des situations d’urgence, afin de ne pas être pris au piège de la relation de clientèle.

«  C’est toujours la même bande qui se sert.  » Henri Jibrayel

Du côté des principaux intéressés, on nie en bloc. «  Si je devais compter sur ça pour gagner les élections, soupire Samia Ghali. Lorsqu’on me sollicite, qu’on me propose un coup de main, je réponds que je n’ai rien à donner […] Si on aide une famille, on dit non à 100, ce qui n’est pas un bon rapport électoral.  » Et la sénatrice-maire socialiste de jurer : « Lorsque je fais des propositions à une commission d’attribution, c’est uniquement pour une famille qui n’a pas de logement.  » Pire, à écouter la candidate malheureuse aux primaires socialistes, même si elle souhaitait récompenser des militants ou aider des proches, elle ne pourrait pas. Faute de moyens. «  Depuis que je suis élue [en 1995], c’est la mairie centrale qui redistribue son contingent aux maires de secteur. Si elle m’en reverse un ou deux lorsqu’elle en récupère 10 sur mon secteur, c’est le bout du monde !  », poursuit la présidente du groupe PS à la Communauté urbaine de Marseille.

Inutile pourtant de sortir les violons et les mouchoirs. Si l’époque de Gaston Defferre et des constructions massives de HLM est définitivement révolue, les responsables des collectivités locales ne sont pas encore des miséreux. Selon la Confédération nationale du logement, rien que sur La Viste, une cité où le turn over des locataires est important, sur 675 logements, Samia Ghali dispose d’un contingent de 145 appartements. Dans les 4ème et 5ème arrondissements, le sénateur-maire UMP Bruno Gilles nous assurait en 2012 disposer, lui, et par «  la loi  », de «  4 % des programmes neufs, comme tous les maires de secteur  » (4). Et le secrétaire départemental de l’UMP de jurer à son tour : «  Je ne vais pas prendre quatre familles adhérentes au PCF, mais je ne suis pas obligé de prendre des adhérents de mon parti. Il y a aussi de belles histoires.  » Avant de reconnaître : «  Après, ce serait mentir de dire que je n’ai jamais aidé un de mes militants.  »

Certains élus sont cependant moins bien logés. Le conseiller général socialiste de Verduron, Henri Jibrayel, par exemple, semble payer depuis quelques temps ses mauvaises relations avec Jean-Noël Guérini. «  Moi au Conseil général, dont dépend 13 Habitat, ça fait trois ans que je n’ai pas eu un logement, se plaint ainsi le meilleur ennemi de Samia Ghali. Alors ma consigne, c’est que les appartements, on ne s’en occupe plus. C’est un combat impossible. Les gens sont tellement dans l’attente que vous créez des illusions, des conflits.  » Et le député des 15ème et 16ème arrondissements de pester, avec une pointe d’envie : «  A Marseille, c’est toujours la même bande qui se sert.  » Des noms !

Jean-François Poupelin

1. Le prénom a été changé.

2. En avril, Jean-Noël Guérini a rendu sa carte du PS.

3. Aziz Chinoune participe à l’atelier de journalisme.

4. Le contingent de chaque collectivité dépend en fait de son soutien aux projets, notamment sous forme de garantie d’emprunt. A titre d’exemple, à Marseille, selon la CNL, le CG13 de Jean-Noël Guérini, plus sollicité ou généreux, dispose de 11 % des contingents dans le neuf, contre 9 % pour la ville de Marseille.

Un vieux tabou

A Marseille, la distribution de logements sociaux par les élus, reste largement un tabou. Certainement parce que la pratique est largement partagée politiquement. Et ce, depuis longtemps. Dans un article de 2004 basé sur les archives de la ville (1), le sociologue Cesare Mattina raconte, par exemple, que la construction de HLM dans le Grand Barthélémy (14e arr.) a été l’occasion d’un judicieux partage : sur 717 logements sociaux attribués par la municipalité Defferre entre avril 1969 et juin 1970, « 187 logements sont revenus [au] maire de Marseille (et son cabinet), 46 [aux] fonctionnaires municipaux, 71 [au] service du logement (et donc contrôlés par l’adjoint au logement) et 313 [aux] groupes politiques soutenant la majorité municipale », à laquelle appartenait le centriste Jean-Claude Gaudin. Aujourd’hui Samia Ghali, sénatrice-maire socialiste des 15e et 16e arr., explique que « la mairie centrale » se contente de redistribuer « son contingent aux maires de secteur ». Reste à savoir ce que nous raconteront les archives de l’actuelle maire UMP...

J-F. P.

« Mutations des ressources clientélaires et construction des notabilités politiques à Marseille (1970-1990) », Politix, vol. 17, N°67, troisième trimestre 2004, pp. 129-155.

@-Leravi - http://www.leravi.org