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Les magiciennes de la Castellane

Les quartiers Nord, ce n’est pas que Valls, des dealers, des kalachs et la BAC...
le 29/05/2015

Habituellement, des quartiers nord marseillais on ne voit que le côté obscur… Un groupe de femmes de la Castellane ont décidé de changer la donne et à travers leur journal La Baguette Magique tente de transformer le poison en élixir…

On s’affaire dans la petite cuisine du centre social de la Castellane, dans les quartiers nord de Marseille. Le thé est prêt à être servi et les gâteaux à être dégustés. Les exemplaires du deuxième numéro de La Baguette magique, tout justes sortis de chez l’imprimeur, trônent fièrement sur la table. C’est aujourd’hui que Samia, Fadila, Farida, Souad, Chafia, Hayette, Kaoutare, Leïla, Sakina, Amina, Fatima, Mariama, Sabira et Soraya fêtent la sortie de leur journal. Depuis des mois voire des années pour certaines, grâce à l’association 3.2.1, elles se réunissent plusieurs heures par semaine pour créer, coller, dessiner et depuis peu écrire. « On travaille à la Castellane depuis 2007, au début on proposait des jeux mère-enfant et au fur et à mesure les femmes ont voulu faire de ces quelques heures par semaine leur moment à elles, explique Francesca Riva, co-fondatrice italienne avec Alice Rosa de l’association. Petit à petit elles ont eu envie d’écrire et de créer le magazine de la Castellane.  »

Elles sont mères au foyer, contraintes et forcées pour la plupart coincées entre les murs de la cité. Pas facile de trouver un emploi - même lorsqu’on est diplômée - quand votre adresse indique les quartiers nord, pas facile non plus d’aller travailler dans le centre de Marseille quand les transports en commun mettent des heures à atteindre le Vieux-Port. «  D’ailleurs, ici on ne dit pas prendre le bus mais voyager en ville !  », ironise Samia, son bébé dans les bras et le sourire toujours aux lèvres. «  Pourquoi La Baguette magique ? Parce que comme les enfants, nous les mamans nous avons aussi le droit de rêver, explique-t-elle. On étaient seules et enfermées chez nous, sans que personne ne nous donne la parole, alors on a choisi de faire un journal pour dire ce qu’on avait à dire.  »

Faire disparaître les clichés

Ces femmes ont compris depuis bien longtemps que les médias ne s’intéressent à la cité que lorsqu’elle est sur le point de craquer. En février dernier, quand les tirs de Kalachnikov accueillaient la venue de Manuel Valls, toutes les caméras étaient braquées sur la Castellane. En cet après-midi de mars, où des femmes veulent montrer qu’on peut faire des choses constructives dans cette cité si souvent décriée, il n’y a personne. Samia Ghali, maire PS de secteur (15-16) n’a pas non plus fait le déplacement… Peu importe, soixante-dix élèves des écoles alentours sont attendus, dont les enfants de certaines et c’est le principal. «  C’est important, c’est pour eux tout ça. Pour leur montrer qu’une maman ne fait pas que le ménage et à manger, mais qu’elle sort de la maison pour réaliser quelque chose  », explique Farida. La Baguette magique a permis aussi de créer un lien privilégié entre les mamans et leurs enfants, ils les aident à faire les recherches sur internet, à écrire aussi et prennent leur défense quand les maris trouvent qu’elles y passent trop de temps. «  Ils sont fiers d’elles et c’est beau à voir !  », s’émeut Francesca.

Dans ce deuxième numéro (1), les textes ont pris le pas sur les collages. «  C’est une volonté de leur part », précise Alice. Transformer les maux en mots… Fadila, qui oscille entre tout plaquer et de grands moments de dépression, a enfin trouvé son moyen d’expression. «  Quand ça ne va pas, j’écris », précise-t-elle. Dans l’un de ses textes, elle décrit la condition de la femme maghrébine enfermée dans un rôle social et dans une vie qu’elle n’a pas forcément choisie. «  Tu parles de toi ou de la femme en général ?  », demande une lectrice intriguée. Fadila est gênée. Partir de son histoire personnelle pour s’adresser au plus grand nombre, en ça, les femmes de la Castellane ont tout compris au pouvoir de l’écriture. «  Grâce à ce journal, on a enfin un but  », sourit Fadila. «  C’est un moment de retrouvailles, on papote, on rigole. Et puis ça a créé une certaine solidarité entre nous, quand ça ne va pas on va chez l’une, chez l’autre et on sort ce que l’on a à sortir et ça fait du bien  », rajoute Hayette, dans la cité depuis 21 ans et qui ne la quitterait pour rien au monde. «  A la Castellane, y’a des gens qui savent travailler, qui sont sérieux, qui veulent du bien, qui aiment et qui ont des rêves comme tout le monde, c’est ça que l’on veut montrer  », explique Samia.

Faire apparaître le merveilleux

Francesca et Alice, formées à la médiation culturelle pour l’une et aux Beaux Arts pour l’autre, ont vu la cité évoluer depuis 2007. «  Au début, on faisait de nombreuses activités en extérieur, à l’époque on pouvait encore occuper l’espace public, on n’avait pas peur d’aller sonner chez les habitants pour proposer des gâteaux déguisées en pirate !  », en rigole encore Francesca. Aujourd’hui, les activités se cantonnent au centre social. «  Les derniers événements et le projet de rénovation urbaine ont impulsé une certaine énergie, explique Francesca. Ça aurait pu être négatif, mais c’est arrivé à un moment où les femmes avaient envie de s’engager collectivement.  » Elles se sont emparées du sujet et en ont même fait un dossier spécial dans leur journal. Samia et Leïla ont assisté aux réunions publiques et ne sont pas dupes… Là où ces mères rêvent d’espaces verts, de mixité sociale et surtout d’égalité des chances pour leurs enfants, les décideurs leur proposent une concertation au lieu d’une participation et une nouvelle cité pensée simplement pour que les forces de l’ordre y pénètrent plus facilement. «  Notre quartier pourra changer au mieux si les personnes concernées là-haut savent regarder d’une œil bienveillant notre cité. S’ils savent écouter nos cris et ne les étouffent pas avec des promesses au vent  », note Fadila dans son article sur l’interdépendance entre bien-être physique, mental et social.

La présentation touche à sa fin, il y en aura d’autres, elles l’espèrent, hors les murs. Avant de partir, Hayette s’improvise attachée de presse et organise la future exposition des mosaïques de Souad au centre social : «  Tu viendras ? Toi aussi tu viendras ? On fera des gâteaux, ça va être chouette !  » Faire que peu à peu les femmes prennent confiance en elles, qu’elles gagnent en autonomie et qu’elles se réalisent, c’était le but d’Alice et Francesca en arrivant dans les quartiers nord et en créant l’association 3.2.1 (2). «  Maintenant au moins on sait que les femmes de la Castellane existent, qu’elles ont des idées et qu’elles savent faire des choses !  », se réjouit Farida. Le compte à rebours est lancé et si la route leur paraît encore longue, le plus gros du chemin est déjà fait. Et elles savent désormais que rien n’est impossible aux magiciennes qui osent…

Samantha Rouchard

1. le Ravi a accompagné les femmes dans la rédaction de leurs articles.

2. Francesca et Alice ont pour projet de créer une maison d’édition coopérative par et pour les acteurs d’un territoire. www.awanakedizioni.wix.com. La Baguette Magique est téléchargeable sur le site.

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PRU et poudre de perlimpinpin

« Désenclaver ce qui ressemble à un château fort pour reconnecter ses habitants avec la ville », a déclaré Jean-Claude Gaudin, maire UMP de Marseille en amorçant la phase 2 du Plan de rénovation urbaine (PRU) de la Castellane dont le protocole a été signé en janvier dernier. Pas sûr que les habitants atteignent un jour la ville mais ce qui importe dans le projet c’est surtout que la Castellane ne soit plus une citadelle imprenable pour les forces de l’ordre !

Dans le projet, la tour K sera détruite et ses habitants relogés, mais surtout la voirie sera modifiée pour permettre à la police de rentrer plus facilement dans la cité. Thierry Durousseau, spécialiste des grands ensembles marseillais a servi d’architecte conseil auprès de l’équipe espagnole à la manœuvre sur le projet (sans avoir jamais mis les pieds dans la cité…), mais il n’a visiblement pas été écouté : « Pour moi, il ne faut pas démolir la Tour, car ça représente des mètres carrés et que détruire et reloger coûte cher. On aurait pu redessiner des espaces différents pour y loger des populations diverses. Mais casser, c’est un acte symbolique que les politiques aiment bien parce que ça aère, même s’ils oublient que des gens habitent là et y ont grandi. » (Entretien complet page 6 de La Baguette Magique).

@-Leravi - http://www.leravi.org